Psychanalyse et Tradition spirituelle ne se situent pas sur le même plan : Julius Evola Partie 3

Julius Evola.

Troisième partie :

Le processus d’individuation chez Jung bien différent de la

Réalisation traditionnelle du Soi.

Je tenais, malgré sa difficulté à mettre en valeur cet important texte de Julius Evola (1898-1974) sur « l’ésotérisme, l’inconscient et la psychanalyse », paru il y a plus de 90 ans, et qui me semble d’une justesse et d’une actualité confondante, au-delà de ses excès apparents et de ses positions critiques dénuées de complaisance.
Ce texte est complexe à double titre car Evola expose les théories de Freud et Jung afin que l’auditeur soit au courant de ce sur quoi on parle et ensuite il en réfute différents aspects en mettant en évidence la distance qui les sépare de la tradition sapientielle.
 Ce représentant de cette tradition est utile pour nous éclairer quelque peu dans ce monde moderne. Nous sommes assaillis par les informations de toutes sortes et même les plus avisés se laissent prendre aux miroirs aux alouettes. Le thème sous-jacent à tout cet article c’est en fait de soulever ce problème grave qui est la tendance, plus que jamais actuelle, à toujours ramener de manière subtile, le supérieur à l’inférieur. Et ce, dans le domaine important de la psychologie.
Depuis quelques années, fort heureusement, de nombreuses personnes ont compris que l’engagement spirituel risquait d’être obscurci par des motivations plus proches de la frustration existentielle que de l’esprit d’éveil. Et de nos jours, la thérapie est devenue à la mode, tellement à la mode, que je signalais, avec humour sur ce site, qu’il y aura bientôt plus de thérapeutes (hâtivement formés) que de malades ! Comme souvent on passe d’un extrême à un autre et on ne met pas les choses à leur juste place. Un glissement s’est produit qui a « psychologisé » la spiritualité, la détournant ainsi de sa fonction première. Et il suffit d’écouter les questions posées et les réponses des enseignants spirituels pour constater ce fait indéniable. Les mondo zen (questions des disciples au maître, ressemblent plus de nos jours à de la psychothérapie qu’au tranchant des réponses traditionnelles ainsi que les assemblées charismatiques de certains gurus à la mode sur internet qui frisent la débilité émotionnelle.). Et si on en est arrivé là, c’est aussi à cause des fondateurs de la psychanalyse qui ont voulu donner une explication totale du monde à travers le prisme de leur spécialité. Comme le rappelle justement Julius Evola, la thérapie est nécessaire pour trouver un équilibre de base à partir duquel seulement commence la vraie recherche traditionnelle. Malheureusement les psychanalystes se sont approprié les thèmes spirituels et les ont déformés pour les faire correspondre à leurs concepts. Les ficelles sont parfois grossières comme chez Freud pour qui tout est sexuel ! Mais comme le remarque judicieusement Evola, Jung est bien pire encore parce qu’il séduit les milieux spirituels en employant jusqu’à leurs textes mêmes, pour les commenter. Le danger est plus grand car on se croit en terrain sûr alors que subtilement le supérieur est ramené à un niveau inférieur.
Cet article peut choquer des « fans » de Jung, mais ce n’est pas le but :  Chaque personne aussi éclairée soit-elle, qui expose sa vision, commet inévitablement des excès de langage mais l’essentiel est de voir ce qui se cache derrière les mots et nous aide vraiment à retrouver l’axe. Il est important de faire preuve à chaque instant de discernement et de voir ce qu’il peut y avoir de juste dans la vision proposée.
Notre parcours est fait d’essais et d’erreurs, et tout finalement se révèle utile pourvu que l’on exerce sa faculté de « voir ce qui est » à chaque instant.
Ce qui me frappe et me réjouit chez les représentants de la Tradition pérenne et les êtres éveillés comme Bernard, c’est le tranchant de vérité que comportent leur vision, s’insérant parfaitement dans la sublime Voie du milieu transmise par le Bouddha.

-D’un côté la froide rationalité du monde actuel, virant parfois au scientisme, croyant tout expliquer, s’instaurant en maître de la connaissance et menant finalement les gens à la confusion par des théories absolument contradictoires. La récente pandémie en fut une brillante illustration.

– De l’autre la prolifération du « Gloubi- boulga spirituel » avec tous les gurus auto proclamés, la fréquente débilité émotionnelle, les stages mirifiques de chamanisme, d’éveil accéléré, les thérapies insolites qui se prétendent toutes « remède universel ». Tout cela conforte les adeptes dans une espérance illusoire et les éloigne de la ligne de crête en lame de rasoir qu’est la Voie véritable.

Puisse ce texte contribuer chacun à retrouver son centre, à mettre chaque chose à sa juste place, à sortir de la confusion entretenue entre thérapie et cheminement spirituel : un vrai enseignant spirituel n’a pas à être thérapeute et un thérapeute n’a pas à être guru. Bien sûr les cloisons ne sont pas totalement étanches et l’immaturité de notre époque conduit certains enseignants spirituels à se retrouver malgré eux dans le registre du thérapeutique. Mais si la vision est juste chacun des deux, thérapeute ou enseignant spirituel ramènera toujours avec justesse et fermeté chacun en son centre.

Vu sa longueur cet article sera publié en trois parties :

1) Etat des lieux et concepts de base.
2) la psychanalyse soi-disant spirituelle de Jung : L’inconscient collectif et les archétypes.
3) Le processus d’individuation chez Jung bien différent de la Réalisation traditionnelle du Soi.

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Troisième partie :

Le processus d’individuation chez Jung bien différent de la

Réalisation traditionnelle du Soi.

 

Ce qui est particulièrement extravagant, chez Jung, c’est le fait d’attribuer un caractère quasiment obligatoire au « processus d’individuation ». Certes on peut concevoir que la libido et que les complexes inconscients-collectifs s’emparent de la vie psychique de certains types humains et – d’une façon ou d’une autre, que le Moi conscient le veuille ou non- finissent par prévaloir. Mais c’est une véritable absurdité que de penser à des processus subits et inconscients dans le cas de la réalisation de la « personnalité intégrale » laquelle, en toute rigueur, équivaut au dépassement de la nature humaine en une nature supra-humaine. En fait, on peut sans hésitation exclure qu’une telle réalisation- liée non pas à l’inconscient  mais à une conscience portée à son plus haut degré- ait un rapport quelconque avec ce que Jung appelle « le Soi ». Faut-il le dire, la direction pratique de toute discipline initiatique et de toute haute ascèse se situe diamétralement à l’opposé de la méthode psychanalytique. En premier lieu celle-ci entend favoriser des états de conscience amoindrie et, par conséquent, le libre affleurement des contenus psychiques sous forme d’images, de visions ou d’associations. Et lors d’états de ce genre, l’inhibition que la conscience individuelle oppose habituellement à l’inconscient devant les contenus perçus comme importuns et perturbateurs, se trouve être annulée. Voici à quoi se ramène essentiellement ce que Jung appelle la méthode de « l’imagination active »- et dont on se demande bien ce qu’elle peut avoir d’actif dans la mesure où, selon les termes mêmes de Jung, elle « se fonde sur un intentionnel affaiblissement de la conscience. » !

Il convient maintenant de considérer cette « morale » psychanalytique générale qui exhorte à s’abandonner à la « vie », à accepter « la loi de la terre » en assumant jusqu’au bout les exigences de la part affectivo-instinctive et obscure de notre propre âme. Or il n’est pas besoin de posséder l’érudition d’un spécialiste pour savoir que toute discipline préparant à la réalisation supérieure de soi se fonde, au contraire, sur une extrême dynamisation de la conscience, sur un détachement de la vie instinctivo-affective et sur une totale domination de cette dernière. Il n’y a que l’incompréhension d’un Jung pour supposer que ce relâchement et cette capitulation de la personnalité consciente- qui sont l’essence même de sa méthode- puissent avoir quelque chose à voir avec, par exemple, la notion du tao, lequel est explicitement identifié à « la Voie du Ciel » et se réfère à une spontanéité transcendante. C’est ainsi que dans le texte taoïste qu’il a prétendu « éclairer »psychanalytiquement, Jung considère comme nulles et non avenues les injonctions précises à la « concentration », à assujettir au « cœur céleste » ce « cœur inférieur »attaché au monde et à la convoitise, lequel est comparé à un général révolté qu’il faut ramener à l’obéissance envers son souverain légitime ;à la domination et à la « distillation » de la partie obscure et féminine  de l’âme afin qu’elle se transforme en pur « yang ». Le fait d’adhérer à ses propres désirs en négligeant la « fixation de la lumière », conduisant, toujours selon ce texte, non pas « au repos et au vide du cœur » et au Tao mais le long de « la voie descendante ». *

*A propos du texte taoïste en question ( La fleur d’Or), on a pu relever, entre autres, que la méthode psychanalytique de « l’imagination active » correspond à des conditions contre lesquelles le texte met explicitement en garde, parce qu’elles conduisent aux « dix mille involutions » et à « la région des démons ».

En réalité ce sentiment de détente, lorsque l’individu s’ouvre et s’abandonne c’est ce que manifeste toute personne plus ou moins névrosée lorsqu’elle parvient à accommoder ses problèmes personnels avec ses instincts et ses pensées inavouées, avec la parie inconsciente de son âme. Et Jung confond cet abandon, cette ouverture, cette détente avec le sentiment de détachement et de libération qui relève d’états propres à la haute ascèse ou à la pure intellectualité initiatique.

Toujours en référence au Taoïsme, Jung voudrait faire sienne la formule du « retour aux origines »-comme si les prémisses étaient les mêmes ! Pour toute vision traditionnelle, l’origine du principe conscient est une force lumineuse d’en haut- alors que Jung, ce serait au contraire l’inconscient collectif irrationnel, impénétrable par définition. C’est pourquoi il est facile de voir ce que peut signifier, dans le cadre de cette conception, le « retour aux origines » : non pas une intégration et une « individuation » mais une régression.

Mais prenons la peine de voir de plus près sous quelle forme se déroulerait ce « processus d’individuation ». Il s’agit d’accueillir, de reconnaître et de « réaliser » une série d’archétypes, qui se présentent à nous dans les rêves et lors d’états analogues, spontanément ou non. Le premier semble être celui de l’enfant, qui représente « l’aspect enfance préconsciente de l’âme collective » et dont le contenu inconscient serait l’impulsion à rétablir un contact avec un tel état. Vient ensuite l’archétype de la femme. On est en présence ici de la théorie de l’anima opposée à l’animus. Le principe conscient, ou Moi personne, revêt chez l’homme des traits virils en négligeant, en refoulant ou même en tyrannisant l’aspect féminin de son propre être qui est justement, en latin, l’anima, laquelle relève des forces inconscientes et affectives provenant de strates psychiques plus profondes. Cette partie inhibée de la conscience personnelle veut cependant elle aussi être reconnue et compenser ou affronter de diverses manières l’unilatéralisme de l’animus, du Moi viril. Telle est l’action de l’archétype de « la femme », image héréditaire qui se « projette » sous diverses formes : elle s’identifie à la figure de la mère, ou de la sœur, ou bien à celle de la femme aimée, mais toujours au moyen d’une saturation de l’être réel par le biais de la force envoûtante, ou mana, propre à l’archétype inconscient ancestral. Naturellement, dans la mythologie, les fables et les rêves, les figures des Déesses, des Mères divines, de la Vierge, de « celle à qui l’on doit obéir », etc., renverraient à ce processus d’irruption de l’inconscient : de même que, dans les symboles et les figures traditionnelles de type androgyne, ce qui voudrait s’affirmer inconsciemment, ce serait l’image d’une fusion de l’animus et de l’anima, de la part mâle et puis de la part femelle et irrationnellement inconsciente de l’être. Selon Jung, c’est à ceci que se réduirait positivement le mysterium conjonctionis évoqué par l’ésotérisme et l’hermétisme. Mais cette part souterraine, cette anima, là où elle conserve un caractère antithétique autonome, a également pour archétypes-symboles, ceux d’un démon, d’une force ennemie et redoutable, tels que dragon, serpent, etc. Ceci débouche sur une nouvelle étape du « processus d’individuation » qui peut être une phase de crise ; *

* Une rupture de l’équilibre normal, un renoncement à « ses plus chères illusions » seraient nécessaires pour que la conscience soit à même de comprendre et d’assimiler les contenus produits par l’inconscient et de tendre à un nouvel équilibre. La débâcle de la personne « est comme un petit monde qui trépasse et retourne totalement au chaos initial ». Faut-il le dire, c’est sur de telles bases que Jung croit pouvoir interpréter le symbolisme de la mort initiatique, de la dissolution et de la renaissance, etc.

Mais une fois l’anima reconnue et acceptée, l’archétype perd son caractère de complexe autonome : les images qui y correspondent sont réduites à l’impuissance, elles perdent leur mana, leur force envoûtante. L’effet obsessionnel qu’elles exercent cesse, et le principe conscient réalise alors la figure emblématique de celui qui a vaincu le démon. Mais il n’y a dans cela rien de plus que que l’effet de l’irruption d’un archétype supplémentaire. Il s’agit de ce que Jung appelle la personnalité-mana, elle-même image atavico-archaïque et collective sous les formes variées de l’Homme-Dieu, du Héros, du Mage, du Saint, du Chef divin, de l’« l’homme aux pouvoirs ». S’y rattache également le « complexe du père » tel qu’il est conçu par la psychanalyse freudienne. « le Mage, (c’est-à-dire le contenu du nouvel archétype ) a pu prendre possession du Moi uniquement parce que celui-ci avait rêvé d’une victoire sur l’anima. Celle-ci fut une usurpation, et comme il advient pour toute usurpation, elle fut suivie à son tour d’une usurpation de l’inconscient ». Mais si au contraire, le Moi abandonne sa prétention, même le pouvoir du complexe du père cesse d’une façon automatique, comme auparavant celui du complexe maternel (archétype « femme »). Dès lors que l’on reconnaît le contenu archaïque, la « personnalité mana » dont on était devenu la proie, se dissout et l’on se retrouve ramené à soi-même.

Comme archétype final, on a celui qui exprimerait ce même Selbst, ce « Soi » dont nous avons déjà parlé. Le désir de Dieu, l’impulsion à la divinification, de même que toutes les figures divines et supra humaines des religions, procéderaient du pouvoir de ce dernier archétype et devraient s’expliquer grâce au processus de l’inconscient collectif dont ils relèvent. Les divers symboles ayant pour caractéristique le « centre », les « mandala » européens et autres images provenant des rêves et des visions n’auraient pas d’autre signification. Mais la substance de ce dernier archétype, une fois révélée par la psychanalyse et non plus vue à travers des « projections », est la chose la plus confuse que l’on puisse imaginer. Jung parle à cet égard d’un état dans lequel le centre de la personnalité ne coïncide plus avec le Moi mais « est pour ainsi dire un point virtuel entre le conscient et l’inconscient ». Le Soi est conçu comme un « quid étranger bien qu’extrêmement proche « , comme irrationnel, comme un être indéfinissable, avec lequel le Moi n’est pas en opposition, « auquel il appartient et autour duquel il gravite », c’est un « être non connaissable qui dépasse notre faculté de compréhension ». Et ceci en dépit du fait que l’inconscient auquel il s’est « ouvert », aurait dû désormais faire partie intégrante de la conscience. « Le Soi- dit Jung- a aussi peu à voir avec le Moi que le soleil avec la terre ». Arrivé à ce point, « le Moi individué se sent l’objet d’un sujet inconnu et supérieur », sentiment auquel Jung croit pouvoir rapporter sans ambages les paroles de Saint Paul : «  Ce n’est pas moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. » Le Christ, le Dieu en nous, serait l’inconscient collectif dans la totalité duquel nous sommes inclus et qu’en son universalité l’on peut déduire, nous l’avons vu de « l’identité de la structure du cerveau humain ». Dans tous les cas, Le Soi demeure et demeurera une unité et une entité supra ordonnée au Moi conscient. Cette situation est considérée comme « le terme ultime auquel peut atteindre la constatation psychologique » et, parallèlement, c’est la conclusion de l’ensemble du « processus d’individuation » de Jung.

Faut-il le dire, il n’y a pas lieu de faire une critique exhaustive de ce ballet d’images plus ou moins pathologiques dont Jung voudrait faire la clef permettant de comprendre des expériences de type mystique et initiatique, uniquement sous prétexte que certaines figures et que certains thèmes peuvent se présenter à la fois ici et dans l’ensemble le plus banal et le plus désordonné de rêves, de délires et de divagations. À vrai dire, un peu de bonne volonté et d’ingéniosité suffisent pour tirer tout ce que l’on désire d’une telle matière première et pour « découvrir » un peu partout des phases du « processus d’individuation » sous prétexte qu’y apparaissent des images- lesquelles s’avèrent d’ailleurs être d’une banalité affligeante.

Quoi qu’il en soit, un point reste très significatif : c’est celui de la curieuse théorie de la « personnalité mana ». Alors que selon l’idéal d’une personnalité virile, celle- ci est conçue comme régnant sur la part irrationnelle de son propre être et comme dotée de pouvoirs non humains, Jung ne sait y voir rien d’autre que l’expression d’une forme pathologique provenant de la reviviscence et de l’irruption d’un « archétype » primitif et ancestral. : Ce qui revient plus ou moins à la théorie freudienne du « Surmoi », qui procède lui aussi d’une forme d’hystérie « autistique ».

Quant à sa conclusion empreinte de mysticisme- et même si l’on devait dépasser le plan des sensations propres à des malades qui finissent par se libérer de leurs conflits- il va de soi qu’il ne saurait exister la moindre analogie, même à titre de vague reflet, avec tout ce qui appartient au domaine des réalisations métaphysiques et initiatiques puisque chacun sait qu’elles ont pour caractéristiques l’identité et la centralité. Or, nous avons vu que le dualisme subsiste au terme de ce qui devrait être un processus d’intégration : le Moi gravite autour d’un quid inconnaissable qui lui est supra ordonné et qui est en face de lui selon un rapport de sujet à objet. Tout bien pesé, est-ce qu’on ne devrait pas revenir au point de départ, dès lors que toutes les résistances et toutes les inhibitions sont abolies ?

À cet égard, les références de Jung à la métaphysique orientale sont réellement absurdes. L’âtmâ ou le Tao  en tant que principe qui se situe au-delà de tout couple de contraires- et par conséquent au-delà du conscient comme conscience finie et de ce qui se situe en dehors d’elle- N’A PAS LA MOINDRE RESSEMBLANCE AVEC LE SOI FORGÉ DE TOUTES PIÈCES PAR JUNG. En effet le premier n’est jamais qu’expérience et lumière transcendantes et non oscillation du Moi entre le conscient et l’inconscient- inconscient qui demeure finalement, nous l’avons vu, impénétrable et supra ordonné à la personnalité.

Ce qu’il faut souligner d’une façon générale, ce n’est pas tant que Jung se livre à « une interprétation psychologique » de la métaphysique, mais plutôt qu’il se cantonne à un domaine qui, du début à la fin, est purement psychologique et qui, même lorsqu’on y fait entrer le « collectif », ne cesse pas d’être d’ordre simplement humain. L’âtmâ de l’hindouisme ne fait qu’UN avec le Brahman, c’est-à-dire le principe de base de toute manifestation- tout comme le Tao de la tradition extrême orientale est conçu comme le réalité suprême d’où le Ciel et la terre tirent leur origine : de sorte que tout ce qui s’y réfère a un caractère, non pas psychologique, mais d’expérience transcendante. Et puisque Jung ne peut pas faire moins qu’en prendre acte, il tente de se tirer d’affaire en disant que « l’on ferait beaucoup de tort » à de tels enseignements métaphysiques si l’on devait les prendre au pied de la lettre et si l’on voulait voir dans les orientaux autre chose que des » psychologues s’exprimant par l’intermédiaire de symboles ».Et il ajoute : «  Si c’est réellement de métaphysique qu’ils ont voulu parler, il n’y a aucun espoir de les comprendre ».Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en effet que lui n’y a rien compris et qu’il a mis la main sur quelque chose dont en aucun cas il n’aurait dû s’occuper.

On pourrait faire ici une parenthèse en disant que le processus des « projections »- au sens spécifique de l’apparition, sous forme d’images ou de visions, de contenus psychiques et de forces ou de principes qui, en dernière analyse appartiennent toujours au Moi, même s’ils ne sont pas immédiatement reconnus comme tels-, ce processus est bien connu des traditions ésotériques et tout particulièrement magiques. Jung n’a pas pu manquer de s’en apercevoir lorsqu’il s’est occupé du livre des morts tibétain. Il aura pu constater, dans ce texte également, que l’on n’avait pas vraiment attendu la psychanalyse pour formuler le principe -éminemment initiatique- de tuer les projections et en en réalisant le contenu. Il n’y a donc dans tout ceci rien de bien nouveau pour nous. Le fait n’en demeure pas moins que, pour Jung et les psychanalystes, le subconscient est un sac dans lequel on fourre indistinctement toutes sortes de choses : qu’il s’agisse des contenus inférieurs de la subconscience biologique et collective comme de ce qui relève d’une véritable supra conscience.

Et puisque la méthode psychanalytique est tout ce que l’on pourrait concevoir de plus primitif- consistant à « s’ouvrir » puis à rester là, à regarder- il s’agit naturellement d’un véritable sabbat, et tout ce que l’on peut en attendre, c’est une « régurgitation » confuse et chaotique, un bric-à-brac, et les efforts des psychanalystes pour y mettre de l’ordre sont vains. Il en va tout autrement si on emprunte la Voie initiatique, en raison précisément de ce que nous avons dit, à savoir qu’ici, des disciplines préparatoires existent afin de neutraliser les zones « infernales » du subconscient, pour empêcher que celui-ci ne dévie, n’obscurcisse ou n’altère de ses scories la manifestation et la réalisation consciente de contenus supra individuels et supra humains.

Quant à l’opportunité de ne pas inhiber tel ou tel instinct- au sens le plus vulgaire du terme, comme dans le cadre du moralisme et du vertuisme, sous prétexte d’éviter un empoisonnement ou un dévoiement de la vie de l’âme- elle relève d’un choix personnel et, dans tous les cas, ne concerne que des degrés tout à fait élémentaires et n’a rien de commun avec les objectifs et les expériences de la haute ascèse. Certes on peut reconnaître à « la loi de la terre » la place qui lui revient en adoptant le sain équilibre de l’idéal classique- tout comme on peut considérer comme pathologiques certaines formes d’ascétisme chrétien, obsédées par les problèmes de la chair et du sexe. Mais de là à proclamer une religion de la part irrationnelle et inconsciente de son propre être et à réduire le Moi à quelque chose qui, privé en soi de vie, graviterait autour d’elle et devrait en elle reconnaître sa terre natale, il y a un gouffre !  Quoi qu’il en soit, en ce qui concerne ce point particulier auquel nous faisions allusion, l’hygiène de l’âme traumatisée de nos contemporains est une chose, et l’ordre des valeurs spirituelles en est une autre. Or il apparaît clairement que la psychanalyse confond allégrement l’une et l’autre et n’hésite pas à donner à la première-« hygiène », élimination de troubles chez des individus qui, pour cette raison même, n’ont aucune des qualifications requises- une importance déterminante par rapport à la seconde.

Que tout cet imaginaire « processus d’individuation » ne puisse avoir, en fait, qu’une portée simplement psychologique est pourtant une conséquence qui se déduit des prémisses mêmes. Car en effet, que peut-on espérer atteindre avec une méthode qui ne consiste finalement qu’à observer les rêves et les délires imaginaires ( et même à les provoquer artificiellement au moyen d’états relevant d’une conscience diminuée) pour ensuite s’en gargariser non pas tant sans principes, qu’au nom de principes erronés ? Ceci posé, entre la Voie psychanalytique et la Voie initiatique, il y a pour l’exploration des strates profondes du Moi, autant de différences qu’entre la terre et le ciel. En premier lieu, répétons-le, la seconde n’a rien çà voir avec un procédé psychothérapeutique parce qu’elle part d’un individu sain et normal, absolument « en ordre », vis-à-vis des forces sur lesquelles s’appuie, à l’état humain d’existence, le sens de son propre Moi. Ensuite, le véritable objectif de la Voie initiatique, c’est la réalisation, en tant que supraconscience, de ce que l’on a appelé la subconscience métaphysique. Et pour y parvenir, nous avons dit qu’au lieu de « s’ouvrir » à l’inconscient atavico-collectif, il faut au contraire s’en défaire, le neutraliser précisément parce qu’il est « le gardien du seuil », la force qui fait obstacle à la vision, empêche de s’éveiller et de participer de ce monde supérieur auquel doit être reconduite la véritable conception de l’archétype. Tandis que les rêves, les fantasmes, les délires, tout ce qui relève de l’imagination subjective ou collective, doivent être en principe considérés pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire comme appartenant à une sphère totalement dépourvue de signification supérieure- ce qui n’est d’ailleurs un secret pour personne.

Une fois tout ceci reconnu, la portée des théories de Jung apparaît en pleine lumière et une seule conclusion s’impose : celui qui, de nos jours, considérerait qu’une telle psychanalyse puisse fournir une quelconque interprétation « scientifique » de conceptions initiatiques ou de processus spirituels, quels qu’ils soient, doit absolument se convaincre que de ce genre de choses il n’a même pas compris le principe et qu’il est seulement « à côté de la plaque ».

Jung a écrit : « L’homme moderne doit presque s’estimer heureux du fait que, lorsqu’il a été confronté à la pensée et à l’expérience de l’Orient, sa propre platitude spirituelle s’est révélée telle, qu’il ne s’est même pas rendu compte de ce dont il s’agissait. De sorte qu’il peut aujourd’hui se tourner vers l’Orient avec l’attitude adéquate- c’est-à-dire celle, inoffensive, de l’intellectualisme, abandonnant le reste aux spécialistes du sanskrit ». (Psychologie et alchimie)

C’est précisément ce que l’on doit se dire à propos de Jung lui-même mais en en étendant toutefois la portée : il faut en effet s’estimer heureux que ce psychiatre n’ait rien compris et n’ait su voir que des prolongements d’expériences de névrosés et des psychothérapies, à chaque fois qu’il s’est trouvé confronté à des vestiges de la Sagesse et de l’Art.