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L’Amour est fort comme la mort!

amour

Dans ce texte  Maître Eckhart nous invite à dépasser les plaisirs égoïstes de la condition humaine mais il dit qu’il faut également dépasser et laisser tomber les avantages spirituels qui sont ils faut le reconnaître, ceux qui nous aident au départ à emprunter une Voie spirituelle.

Combien ai-je vu de gens en effet attachés à leur pratique comme à un nouveau trésor et dont ils attendaient des consolations somme toute bien humaines et voire même parfois le pire : simplement une meilleure santé !

Je me souviens d’un ancien chercheur du zen qui ne comprenait pas mon acharnement à parler de la Réalisation du Bouddha (synonyme de ce que Eckhart décrit dans ces lignes) et qui me disait que toutes ces années de méditation l’avaient rendu bien plus en forme physiquement et qu’il n’y avait pas à chercher plus loin !

Ce dépouillement véritable dont parle Eckhart stimule le vrai chercheur et lui laisse entrevoir le chemin qu’il a encore à accomplir mais quel bonheur de parcourir ce chemin que tant d’autres illustres ont foulé, comme Élisabeth de la Trinité, comme Saint Jean de la Croix, Bernard et tant d’autres. Ces êtres ne s’arrêtent pas aux maigres consolations mais brûlent de tous leurs feux afin de rejoindre l’Un.

C’est ce feu que j’ai rencontré en Bernard et qui rayonne quelque soit l’état physique du corps, Élisabeth elle aussi s’est consumée en mourant très jeune, Sainte Thérèse également.
Puissions nous en fréquentant les paroles de ces êtres nous enflammer nous-mêmes !

Suite à la parution de ce texte sur le site Bernard m’écrivit un commentaire très intense que je vous invite à lire dans l’article: « Hymne à L’AMOUR et à LA VIE » des textes de Bernard Harmand.

 

 

Fortis est ut mors dilectio : J’ai prononcé en latin une petite phrase qui est écrite dans le cantique des cantiques et qui se traduit ainsi : L’amour est fort comme la mort.
Ce mot vient bien à propos pour louer la grande amoureuse du Christ, dont les saints évangélistes ont beaucoup écrit, en sorte que sa renommée et son nom sont en si haute estime dans toute la chrétienté qu’il y en a peu d’autres qui l’égalent.(ceci est un sermon en l’honneur de Sainte madeleine NDLR)Et encore que beaucoup de grâces et de vertus doivent être célébrées en elle, pourtant c’est avant tout l’Amour ardent et extrême envers le Christ qui a brûlé en elle si inexprimablement et s’est manifesté avec une telle puissance que par son activité il peut être à juste titre comparé à la mort sévère. C’est pourquoi on peut bien dire de lui : « l’Amour est fort comme la mort. »

Il faut ici que nous prenions en considération trois choses que la mort corporelle fait à l’homme et dont l’Amour vient aussi à bout dans l’esprit de l’homme.

La première : qu’elle ravit à l’homme et lui retire toutes les choses périssables, en sorte qu’il ne peut désormais les posséder ni les utiliser comme il faisait jusqu’à présent.

La seconde : Qu’il faut prendre congé aussi de tous les biens spirituels dont le corps et l’âme peuvent se réjouir : de la prière et de la dévotion, et en outre de toute vertu, du saint commerce, bref de toutes les bonnes choses d’où un homme spirituel pourrait tirer consolation, délices et joie : qu’il ne peut plus dorénavant s’y exercer, comme quelqu’un qui gît là, mort, sur la terre.

La troisième : Que la mort fait sortir l’homme de toute récompense et de tout mérite qu’il pourrait encore gagner.Car après la mort il ne peut plus désormais se rapprocher, fût-ce de l’épaisseur d’un cheveu, du royaume du ciel : il s’en tient à ce qu’il s’est déjà acquis.

Nous devons nous attendre à ces trois choses de la part de la mort qui est ici-bas une séparation de l’âme et du corps. Or comme l’Amour pour Notre- Seigneur « est fort comme la mort », il tue aussi l’homme au sens spirituel et sépare à sa façon l’âme du corps. Et ceci arrive quand l’homme s’abandonne entièrement et se dépouille de son moi, et ainsi se sépare de soi-même.
Mais ceci se produit par la force infiniment haute de l’Amour qui sait tuer si suavement.
Ne le désigne-t-on pas d’ailleurs comme une douce maladie et comme une mort vivante . Car ce mourir est une infusion de vie éternelle, mais une mort de la vie charnelle dans laquelle l’homme est toujours à nouveau sur le point de vivre sa vie à son propre profit.
Pourtant cette mort délicieuse n’accomplit ces trois choses en l’homme que quand elle est si violente qu’elle le tue réellement et ne le rend pas seulement malade.Comme il en va de beaucoup de gens qui sont longtemps languissants avant qu’ils ne meurent. D’autres ne sont pas malades longtemps. Et d’autres encore meurent d’une mort soudaine. Et de même il y a certaines gens qui prennent assez longtemps conseil d’eux-mêmes avant qu’ils se résolvent à se renoncer entièrement pour l’Amour de Dieu.
Car souvent ils font bien comme s’ils voulaient donner leur moi ou mourir, et pourtant ils font de nouveau demi-tour et se hâtent de rechercher encore un petit profit personnel ; en sorte qu’ils ont toujours-en considération d’eux-mêmes, non pas purement et exclusivement pour l’Amour de Dieu-quelque chose à faire en eux.
Et aussi longtemps qu’il en est ainsi ils ne sont pas encore réellement morts, mais gisent seulement à l’agonie et y languissent à contre- cœur. Jusqu’à ce qu’enfin la grâce de Dieu, c’est à dire L’AMOUR , soit victorieuse en eux, en sorte qu’ils meurent entièrement à leur égoïsme.
Car cet égoïsme et cet égotisme qui est la nature et la vie de l’homme, rien ne peut le tuer que l’Amour seul qui est fort comme la mort:autrement il n’y a pas moyen.

C’est bien pourquoi ceux qui sont en enfer souffrent une si grande peine. Car ils ne soupirent qu’après le profit personnel et ne pensent qu’à la manière de se débarrasser de leur peine.Et ceci ne peut pourtant jamais leur arriver ! De là vient donc qu’ils meurent une mort éternelle : de ce que la convoitise de l’égoïsme n’est pas morte en eux et ne peut non plus mourir. Et rien dans le monde ne pourrait les aider à cela que l’Amour seul, dont ils sont pourtant complètement exclus.
Ainsi donc l’Amour n’est pas seulement fort comme la mort corporelle, mais aussi beaucoup plus fort que la mort de l’enfer, qui ne peut pourtant pas aider les damnés comme cette mort de l’Amour, qui seule est en état de tuer réellement la vie de la convoitise et de l’égoïsme. Or ceci se produit en trois étapes :
En premier lieu en effet cette mort,c’est à dire l’Amour, sépare l’homme de ce qui est passager(Bernard dirait de ce qui est provisoire NDLR) : des amis, des biens,et des honneurs et de toutes les créatures, en sorte qu’il ne possède ni n’utilise plus rien seulement en considération de lui-même et ne bouge plus aucun membre pour son utilité et sa volonté propres, intentionnellement.

Ceci est-il atteint, l’âme commence aussitôt à chercher et à regarder de côté et d’autre vers des biens spirituels(ce que d’aucuns et avec justesse appellent à notre époque le « matérialisme spirituel »NDLR) vers la dévotion, la prière, la vertu, l’extase,vers Dieu.
En ceux-ci elle apprend à s’exercer et à se délecter avec délices, au dessus de tout ce qu’elle goûtait précédemment. Car ces biens spirituels la touchent par nature de plus près que les corporels.

Or comme Dieu a créé l’âme telle qu’elle ne puisse subsister sans consolation, quand elle a rejeté sans hésitation les joies corporelles et s’est adonnée aux spirituelles, celles-ci sont aussitôt pour lui si pleines de délices qu’elle ne peut s’en sevrer que beaucoup plus à contre- cœur qu’elle n’avait fait des corporelles.
Car ceux-là le savent bien qui l’ont éprouvé eux-mêmes : il serait souvent beaucoup plus facile de renoncer à ce monde tout entier qu’à une consolation, un sentiment intérieur comme il vous en échoit parfois en partage dans la prière ou dans d’autres exercices spirituels.

Pourtant tout cela n’est encore qu’à peine un commencement comparé à ce qui vient ensuite et de ce que l’Amour opère en l’homme.
Car si l’Amour est réellement fort comme la mort, il opère en second lieu ceci : qu’il contraint l’homme à se désister et à prendre congé aussi de toute consolation spirituelle, de ces biens dont j’ai parlé tout à l’heure, en sorte que l’homme se résigne franchement à abandonner tout ce que son âme a jusqu’alors eu de la joie à savourer ou même simplement à désirer.
Ah Dieu ! Qui pourrait jamais venir à bout de cette tâche s’il n’était contraint par l’Amour même à T’abandonner et à se dépouiller de Toi pour Toi !
Que pourrait-on d’ailleurs sacrifier à Dieu de meilleur et de plus précieux, que pour l’Amour de Lui, Lui-même !
Mais combien il est étrange portant que l’on vienne à Lui avec Lui comme offrande et que ce soit avec Lui-même que l’on paye pour Lui : alors qu’il y a malheureusement si peu de gens qui sont disposés à se dépouiller des biens passagers corporels et qui, même alors, se sentent encore fréquemment attirés vers des choses variées qui ne viennent à eux que de l’extérieur.
Combien plus rares sont, avant tout, ceux qui peuvent quitter les biens spirituels vis à vis desquels tout bien corporel doit être compté pour rien.
Car Seigneur, te posséder, dit-un Maître, est meilleur que tout ce que le monde a jamais offert, ni n’offrira jamais depuis le commencement jusqu’au jugement dernier.

Mais encore qu’un tel abandon soit quelque chose de tout à fait élevé et rare, hors de la mesure, il y a pourtant encore un degré qui élève l’homme d’une façon encore beaucoup plus sublime et parfaite vers sa dernière fin, et c’est l’Amour qui l’opère, qui est là fort comme la mort qui nous brise le cœur.
Et c’est quand l’homme renonce aussi à la vie éternelle et au trésor de l’éternité, à tout ce que, d’aventure, il pouvait autrefois recevoir de Dieu et de ses dons, en sorte qu’il ne le prend plus expressément et de propos délibéré comme but, pour soi et pour l’amour de soi-même, et ne s’y assujettit pas et que désormais l’espérance de la vie éternelle, ni ne le réjouit plus, ni ne lui rend son fardeau plus léger.

CECI SEULEMENT EST LE DEGRÉ CONVENABLE DU VRAI ET PARFAIT RENONCEMENT ET CE N’EST QUE DANS UN PAREIL DÉNUEMENT QUE NOUS PREND L’AMOUR, QUI EST FORT COMME LA MORT !
Il tue l’homme dans son moi, il sépare l’âme du corps, en sorte que l’âme ne veut plus rien avoir à faire, pour son profit particulier, avec le corps ni avec d’autres choses quelconques.
Et par là elle se sépare absolument de ce monde et s’en va là où elle a mérité d’être.
Et où a t-elle mérité d’aller si ce n’est en Toi, Ô Dieu Éternel, puisqu’il faut que tu sois sa Vie par cette mort à travers l’Amour.