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L’Anubhavamrita : Partie 7 : Invalidation de l’ignorance.

 

 

Continuons notre exploration du merveilleux texte de Jnaneshwar, si prisé par Nisargadatta et sa lignée. Après le premier chapitre qui relatait en détails l’identité de Shiva-Shakti, le second qui était un hommage vibrant au Guru, le troisième qui développait les quatre paroles fondamentales de l’hindouisme, le quatrième qui allait au-delà du vide et du plein, le cinquième qui décrivait finement les limites des mots Sat-Chit-Ananda, le sixième qui invalidait le mot et commençait à invalider l’ignorance,  nous abordons maintenant un chapitre très long comportant 295 strophes, alors que les autres étaient beaucoup plus courts. Il a pour titre invalidation de l’ignorance, comme pour enfoncer le clou de ce qui avait été précisé et abordé dans le chapitre précédent. Mais bien entendu , tout ceci n’est que prétexte à répéter sans fin, d’une manière ou d’une autre , sous un angle ou sous un autre, l’essentiel de ce qu’a Réalisé Jnaneshwar. Comme tous les Êtres Réalisés il essaie par tous les moyens, par toutes les expressions possibles, fussent-elles redondantes, de pointer du doigt l’énormité de ce qu’il a vécu et d’inviter tous les chercheurs sérieux à faire le saut. Pour ce faire il nous entraîne dans un véritable tourbillon, dans lequel il faut se laisser happer, refusant de s’accrocher aux concepts, en acceptant de ne pas tout comprendre intellectuellement, mais en s’imprégnant des images et des mots qui défilent et vont provoquer à tel ou tel endroit, (différent selon les individus), des chocs bienfaisants, catalyseurs de la Recherche.

J’ai exactement cette même impression depuis que je connais Bernard qui conscient de l’impossibilité de décrire son merveilleux état, essaie de me faire creuser par mes différentes questions ce puits sans fond de la Réalisation. C’est merveilleux d’ailleurs de constater à quel point chaque Réalisé fait le maximum pour éclairer ceux qu’il aime, usant tantôt d’humour, de rudesse, de poésie, l’important étant de nous aiguiller vers l’essentiel, bien au delà d’un enseignement formaté, structuré, asséché!

Jnaneshwar était un poète, philosophe et yogi Hindou très influent du 13eme siècle. Il a été influencé par la tradition Nath Yogi, mouvement philosophique de son temps. Il a écrit un commentaire éminent sur la Bhagavad Gita : le Jnaneshwari. La légende stipule que après avoir écrit ce texte, son Guru (par ailleurs son frère) le félicita grandement mais lui fit remarquer qu’il avait écrit un commentaire sur ce que quelqu’un d’autre avait dit et qu’il serait préférable qu’il écrive quelque chose venant de sa propre expérience, c’est ainsi que naquit l’ Anubhavamrita qui est considérée comme l’une des œuvres spirituelles les plus influentes au monde, très prisée par Nisargadatta et les sages de toute sa lignée. 

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CHAPITRE 7 : INVALIDATION DE L’IGNORANCE.

 

 

1- Quelqu’un aurait-il entendu parler d’ignorance si la connaissance (la conscience) n’était pas apparue ?

2- Tout comme la luciole ne peut être vue que dans l’obscurité profonde, l’ignorance ne peut apparaître que dans l’état de conceptualisation.

3- Les événements dans le rêve ne sont pertinents que tant que dure le rêve ; l’obscurité n’a d’importance que tant que dure l’obscurité (parce que l’obscurité est juste l’absence de lumière) ; de même que l’ignorance n’a d’importance que le temps qu’elle dure (parce qu’elle est seulement une aberration et n’a aucune existence indépendante).

4- Des chevaux d’argile faits par un potier (comme des jouets d’enfants) ne peuvent être employés :

5- Sur un champ de bataille, pas plus que des ornementations créées par un magicien ne peuvent servir de parure, parce qu’elles ne sont pas des choses telles quelles, mais de simples apparitions. De même bien que l’ignorance (le monde illusoire et les phénomènes en lui) apparaisse dans la conscience, elle n’a aucune existence. Un mirage peut-il apparaître dans la fraîcheur du clair de lune ?

6- L’ignorance est seulement l’opposé interrelié de la connaissance (JE SUIS CELA). Donc, l’exposition de l’un est juste la dissimulation de l’autre.

7- Assez de ces observations introductives. Parlons maintenant de l’ignorance en tant que telle, et si nous découvrons qu’elle est non existante, la non-existence de son opposé interrelié (la connaissance) sera de fait également avérée.

8- On peut se demander : Si l’ignorance n’est pas distincte de la connaissance, pourquoi :

9- L’ignorance ne transforme-t-elle pas la connaissance en non-connaissance ? La base de l’ignorance est :

10- La non-connaissance, et donc tout ce qui rentre en contact avec l’ignorance se transforme immédiatement en non-connaissance. Si la connaissance sort de la non-connaissance, alors notre vraie nature devrait être l’ignorance.

11- (La réponse à cette énigme est que) Si la base de toute manifestation est l’ignorance, alors qui ou quoi aurait pu savoir qu’il y a ignorance ?

12- Et donc, si l’on présume que c’est l’ignorance qui connaît la connaissance, alors la :

13- Superposition des opposés ne peut mener qu’au silence.

14- Et si l’on présume que l’ignorance a transformé la connaissance en ignorance (parce que c’est la nature de l’ignorance), alors la question s’élève : « Qui sait qu’il y a ignorance ? ».

15- Comment la connaissance peut-elle être nommée ignorance, quand c’est à travers la connaissance que l’ignorance elle-même peut être connue ?

16- Quand le ciel est nuageux, comment pouvons-nous dire que les nuages ont avalé le soleil, alors que c’est grâce au soleil que les nuages mêmes sont vus ?
Quand une personne est en sommeil profond, peut-on dire qu’elle est morte ? Qui est ce qui dit (au réveil) qu’il dormait ? (de même, si l’ignorance était la vérité, grâce à quoi ce fait serait-il connu ? C’est seulement par la connaissance que l’ignorance peut être connue).

17- Donc si cette connaissance par laquelle toute chose est connue, perçue et reconnue, est elle-même ignorance, alors le résultat serait que personne ne pourrait savoir qu’il y a ignorance.

18- Et donc, si l’on croit qu’il y a ignorance, il doit y avoir quelque chose nommé connaissance, par laquelle l’ignorance peut être connue, et cette connaissance ne peut jamais être ignorance.

19- Dire que la cataracte s’est développée dans l’œil, mais que l’œil peut voir clairement, autant dire qu’il n’y a pas de cataracte dans l’œil.

20- Dire qu’il y a du bois dans le feu, mais que le bois est intact, autant dire qu’il n’y a pas de feu.

21- Si la maison est censée être dans l’obscurité, mais qu’on voit distinctement les choses qui y sont, alors le mot « obscurité » est de toute évidence mal employé.

22- Si un homme qui est censé dormir répond promptement quand on l’appelle par son nom, peut-on dire qu’il était endormi ? Si les activités de la vie quotidienne se poursuivent comme d’habitude durant le jour, qui donc pourrait dire que c’était la nuit ?

23- De même, si la conscience en tant que connaissance n’est pas du tout affectée par l’ignorance, comment le mot « ignorance » peut-il être employé en ce cas ?

24- En bref endosser l’ignorance en laquelle est la connaissance même, ce serait employer des concepts opposés en même temps, ce qui serait totalement illogique.

25- L’ignorance est l’obscurité, et la connaissance est la lumière. Comment peuvent-elles exister ensemble et en même temps ?

26- Le postulat que l’ignorance réside dans la conscience (la connaissance) :

27- Ne peut être acceptable que si l’état de rêve et l’état de veille pouvaient exister ensemble chez :

28- Un individu ; ou se souvenir et oublier :

29-  Pourraient se produire en un seul et même moment ; ou bien la chaleur et le froid pourraient coexister, ou bien les rayons du soleil pourraient être ramassés dans un sac d’obscurité ; ou bien le jour et la nuit existeraient au même endroit et en même temps ; ou bien la vie et la mort vivraient ensemble comme un couple marié.

30- L’ignorance en tant qu’obscurité étant l’antithèse même de la connaissance en tant que lumière, comment peut-on seulement penser à l’ignorance comme étant la base de la conscience ?

31- Si l’obscurité abandonnait sa nature de garder toutes choses dans le noir et leur permettait d’être clairement visibles, elle ne serait plus l’obscurité mais la lumière.

32- Si le bois abandonnait sa combustibilité et commençait à se brûler lui-même, ce ne serait plus du bois, mais du feu.

33- Si un ruisseau abandonnait sa distinction et rejoignait le Gange, il deviendrait lui-même le Gange (de même quand survient la Réalisation, il n’y a plus rien de tel qu’ignorance et connaissance).

34- Ainsi, si l’ignorance n’est plus l’ignorance, ça veut seulement dire qu’elle a fusionné dans la connaissance qui a toujours été connaissance.

35- Puisque la connaissance sans la qualité ou la nature de la connaissance ne serait pas la connaissance, l’ignorance n’a pas de place dans la connaissance ; et si l’ignorance est censée être distincte, elle ne peut pas avoir d’existence indépendante, parce que c’est uniquement par la connaissance que l’ignorance peut être perçue.

36—Si un poisson pouvait être créé à partir de sel et que la vie l’imprègne, il ne serait capable de vivre ni dans l’eau ni hors de l’eau. De même, si l’existence de l’ignorance est acceptée, elle ne peut plus exister avec la connaissance (qui est son opposé), mais elle ne peut pas vivre indépendamment, parce que c’est seulement par la connaissance qu’elle peut être connue.

37- Il est donc futile de penser qu’il n’y a connaissance que parce qu’il n’y a pas d’ignorance (que la connaissance n’aurait pas d’existence indépendamment de l’ignorance).

38- Il n’est pas possible d’attacher le serpent avec la corde qui était prise à tort pour un serpent, pas plus qu’il n’est possible de chasser le serpent (parce que la perception de la corde en tant que serpent était une illusion).

39- C’est comme si l’obscurité, n’étant pas capable d’exister pendant le jour, se tournait vers la pleine lune, et était promptement avalée par la lune.

40- De même, l’ignorance n’étant pas capable d’exister avec ou sans la conscience (la connaissance), le terme même (« ignorance ») perd tout son sens. Mais il peut être avancé que bien que l’ignorance n’ait pas d’existence perceptible, son existence puisse être prouvée par déduction.

41- Voyons si l’existence de l’ignorance peut être prouvée par les effets qu’elle cause, ou si elle peut réellement être vue.

42- (Jnaneshwar explique à présent l’affirmation que l’ignorance peut être prouvée non pas en la percevant directement, mais en percevant ses effets).

43- Tout comme, quand nous voyons une plante grimpante chargée de feuillage et de fleurs, ce que nous voyons n’est pas la graine mais les effets de la graine ;

44- Ou bien, quand nous observons un rêve, bon ou mauvais, ce que nous observons n’est pas le sommeil, mais les effets du sommeil ;

45- Quand nous voyons deux lunes dans le ciel au lieu d’une, ce que nous voyons n’est pas la défaillance de notre vision, mais les effets de cette défaillance ;

46- De même, l’existence du percevant, du perçu, et l’acte de percevoir par les sens ne sont pas ignorance, mais les effets de l’ignorance.

47- Donc, à travers ses effets, l’existence de l’ignorance est prouvée (telle est l’affirmation).

48- La réponse à cette affirmation est que même en présumant que quelque chose est considéré :

49- Être l’effet de l’ignorance, alors assurément celui qui comprend cet effet comme celui de :

50- De l’ignorance, doit lui-même être ignorance, tout comme le rêve inclut le rêveur. S’il est admis que l’effet de l’ignorance est aussi sa cause, autant dire que le sucre se goûte lui-même, ou que le khôl s’est lui-même noirci de sa propre noirceur, ou que le poignard s’est poignardé lui-même.

51- On ne peut nier que la cause et ses effets doivent être de même nature, et donc si le résultat est l’ignorance, la cause doit également être l’ignorance ; et s’il en est ainsi, qui va reconnaître l’ignorance en tant qu’ignorance, s’il n’y a rien d’autre qu’ignorance ?

52- S’il est admis qu’aucune autre analyse que celle des effets constatés de l’ignorance ne devait être prise en considération, alors, il peut tout aussi bien être admis que les effets d’un mirage (ce qui est vu dans le mirage) peuvent être pris comme preuve de la réalité du mirage.

53- Donc, mon ami, si quelque chose ne peut pas soutenir le test de la logique et des critères, quelle est la différence entre cette chose et une fleur du ciel (la forme d’une fleur dessinée par les nuages) ?

54- Le fait même qu’on stipule que l’ignorance existe comme une chose indépendante prouve l’inexistence de l’ignorance ; si l’ignorance existait, d’où viendrait la pensée derrière cette stipulation ? (la pensée même, et le mot derrière la stipulation, prouvent l’existence de la conscience, et non pas de l’ignorance).

55- Comment peut-on dire de l’ignorance qu’elle est réelle, quand elle n’est la cause de rien du tout, et qu’elle ne produit aucun effet ?

56- Étant totalement non reliée à la cause et aux effets, l’ignorance a peur de se nommer elle-même ignorance, parce que la pensée même et son expression prouvent son inexistence.

57- Si l’existence de l’ignorance est recherchée pour établir par stipulation que c’est l’ignorance qui crée le rêve vivant dans la conscience, comment cela peut-il être acceptable quand la conscience-au-repos (sur laquelle l’ignorance est censée créer le rêve) n’est même pas consciente d’elle-même dans son unicité, et ne connaît ni l’état de veille ni celui de sommeil (car elle est antérieure au temps et à l’espace) ?

58-  À ce stade, le soutien de l’ignorance avance l’argument que :

59- L’ignorance est dormante en tant que partie de la conscience-au-repos, tout comme le feu est dormant dans le bout de bois et flambe dans une flamme lorsqu’il est frotté fortement contre un autre bout de bois.

60- La réponse à cette stipulation est : comment l’ignorance ou quoi que ce soit d’ailleurs, pourrait-elle être latente dans la conscience pure, qui est un état où elle n’est même pas consciente d’elle-même ? Par exemple :

61- La lampe peut-elle être éteinte sans avoir été allumée ? Ou bien est-il possible d’éviter l’ombre d’un arbre quand cet arbre n’a pas encore poussé ?

62- Ou bien est-il possible d’oindre le corps de quelqu’un qui n’est pas encore né ? Ou bien, de nettoyer un miroir qui n’est pas encore créé ?

63- Ou bien, s’il y avait de la crème dans le lait (qui n’est pas encore sorti), n’aurait-elle pas été habilement retirée avant que la vache ne soit traite ?

64- De même quand la conscience est dans un état où Elle n’est pas consciente d’elle-même, est-il possible pour l’ignorance d’être présente ?

65- Ainsi, quand il est clair que l’ignorance ne peut pas exister dans l’état nouménal, est-il vraiment nécessaire de déclarer que l’ignorance ne peut pas exister dans l’état phénoménal ? (parce que le Noumène et le phénoménal ne sont pas différents ; s’ils l’étaient, le Noumène ne pourrait pas être l’état absolu d’unicité).

66- Ainsi le mot « ignorance », en lien avec l’état en lequel la conscience n’est pas consciente d’Elle-même serait comme :

67- L’absence d’un pot qui a été brisé et réduit en poussière ; ou bien comme la mort elle-même qui serait mise à mort ; ou bien :

68- Comme le sommeil qui tomberait dans un profond sommeil, ou bien comme l’évanouissement qui s’évanouirait lui-même, ou bien comme l’obscurité qui tomberait dans un puits obscur ; ou bien :

69- Comme quelque chose qui serait arrivé au néant ; ou bien comme le tronc d’un bananier (il n’y a rien de tel) qui s’effondrerait ; ou bien comme la surface du ciel qui serait froissée ; ou bien :

70- Comme si on donnait du poison à un homme mort ; ou bien comme si la bouche d’un muet avait été fermée ; ou bien comme si des mots non écrits avaient été effacés ;

71- De même, l’idée même d’ignorance est totalement fausse, et après la Réalisation, l’absence de connaissance a fusionné dans la présence de la connaissance.

72- Comment une femme stérile pourrait-elle donner naissance à un enfant ? Comment des graines mortes pourraient-elles germer ? Ou bien comment le soleil pourrait-il percevoir l’obscurité ?

73- De même, aussi approfondie que soit la recherche, elle ne peut pas révéler l’ignorance dans le Noumène.

74- Si le lait est tiré, est ce que la crème sera disponible, ou se dissoudra-t-elle dans le lait ? Telle est la position en ce qui concerne l’ignorance.

75- Si un homme devait se réveiller afin d’attraper le sommeil, pourrait-il saisir ce sommeil, ou est ce que le sommeil disparaîtrait ?

76- De même, il est futile de vouloir trouver l’ignorance, parce qu’elle ne peut pas être trouvée, avec ou sans effort mental.

77- Par conséquent, l’existence de l’ignorance ne peut être prouvée d’aucune manière.

78- Est-ce qu’un homme sage, doté de discernement, accepterait l’existence de l’ignorance à tout moment et en toute circonstance ?

79- L’ignorance ne peut pas se soutenir elle-même par le moindre standard ou critère, et donc la recherche de l’ignorance est inéluctablement vouée à l’échec.

80- Ceux qui croient en l’existence de l’ignorance auraient aimé qu’on prouve son existence d’une manière ou d’une autre, mais ce n’est pas possible.

81- La nouvelle lune recouverte d’un clair de lune éclatant, des piliers faits en corne de lièvre, le bonheur de voir des guirlandes de fleurs du ciel autour du cou du fils d’une femme stérile, l’univers entier rempli de lait de tortue, si de telles choses étaient possibles, alors seulement l’existence de l’ignorance aurait peut-être pu être possible.

84- Quels que soient les efforts fournis de toutes les manières possibles pour prouver l’existence de l’ignorance, ils ne peuvent pas aboutir, pour la bonne raison que l’ignorance n’existe réellement pas. Combien de fois doit-on rappeler que l’ignorance n’existe vraiment pas ? Combien de fois faut-il le répéter ?

85- Sans tenir compte de ce qui a été dit au sujet de « l’ignorance », il y a un autre aspect de la question qui doit être considéré.

86- le Noumène ne peut pas percevoir et devenir le percevant de quoi que ce soit, et portant il crée un univers très vaste et il devient son percevant. Le Noumène, qui n’est pas conscient de lui-même devient conscient d’un si vaste univers.

89- On peut stipuler, donc, que même si l’ignorance ne peut pas être perçue, son existence ne peut pas être niée. ( Puisque la corde pouvait être prise à tort pour un serpent, de toute évidence il y avait ignorance au sujet de la corde). Si l’univers entier apparaît quand il est non existant, évidemment, cela doit être dû à l’ignorance. Par cette supposition, on doit accepter que l’ignorance peut-être reconnue par son action.
( Pour illustrer cette supputation, les exemples suivants sont donnés) :

90- Si deux lunes sont simultanément vues dans le ciel au lieu d’une, la conclusion est qu’il y a une défaillance dans l’œil (de celui qui voit).

91- La source à laquelle les arbres puisent de l’eau peut ne pas être apparente, mais s’ils sont verts et florissants, on peut assurément en conclure qu’il doit y avoir une source d’eau pour eux, bien qu’elle ne soit pas visible. De même, le fait que l’univers entier soit vu par le Noumène (qui n’est même pas conscient de lui-même) , doit clairement vouloir dire que la source de l’univers visible est l’ignorance.

93- Quand on est endormi, on ne peut pas connaître le sommeil, et on ne peut pas connaître le sommeil quand on est réveillé ; mais le fait qu’il y avait des rêves prouve l’existence du sommeil.

94- Donc la présence même de l’univers doit être prise comme une preuve de l’existence de l’ignorance.

95- Cette supputation (dit Jnaneshwar) n’est pas acceptable, parce que du point de vue du Noumène, il n’y a pas de phénoménalité du tout ; tout ce qu’il y a c’est le plenum potentiel, ou présence absolue, ou absolue connaissance même, antérieure à tous les opposés interreliés. Appelle-t-on le soleil, qui est la source même de la lumière, l’obscurité ?

96- Allons nous appeler une chose khôl (fard noir) en dépit du fait qu’elle rend toutes les choses plus blanches et plus brillantes que la lune ?

97- L’univers ne pourrait être considéré comme le résultat de l’ignorance que si l’eau pouvait accomplir la fonction du feu.

98- il serait approprié d’appeler la connaissance absolue ignorance si la pleine lune pouvait instaurer l’obscurité.

99- Si le nectar pouvait produire quelque chose, pourrait-il y avoir jamais autre chose que du nectar ? Pourrait-on jamais imaginer que le nectar produise du poison ?

100- De même pourrait-on jamais considérer la manifestation dans la dualité, qui n’est pas différente du potentiel non manifesté, comme un déluge d’ignorance ?

101- Ainsi, si le monde phénoménal en entier n’est rien d’autre que la connaissance absolue, qui est le Noumène, et si on l’appelle « ignorance », alors que serait éventuellement la « connaissance » ?

102- Le Noumène est totalement inconscient de tout ce qui apparaît dans le monde phénoménal, et il est donc totalement hors de portée de tous les standards, les critères, et les mesures. (La même corde peut apparaître comme quatre choses différentes à quatre différents percevants, comme un serpent, un bâton, une guirlande, ou une dépression de terrain, mais ce que le percevant perçoit n’a rien à voir avec la corde même).

103- Le Noumène est immuable, et les opposés et les opposés interdépendants ne s’appliquent pas à lui . Il ne peut pas être considéré comme existant ou non existant. Mais cela en fait-il un vide ou un néant ?

104- Le Noumène ne dépend de rien d’autre pour son êtreté, pas plus que son êtreté ne dépend d’être perçue. Comment alors peut-on dire qu’il est non existant ?

105- Le Noumène n’est pas concerné par le fait de savoir s’il est accepté ou non, s’il est considéré existant ou non existant.

106- Le Noumène ne pourrait assurément pas être nommé « ignorance »parce que cela qui est conscient de sa présence même pendant le sommeil, quand la conscience est absente, ne peut pas être inconscient de sa propre êtreté.

107- Les Vedas ont parlé de tout le reste, mais ils n’ont fait aucune allusion au Noumène.

108- Le soleil peut jeter sa lumière sur toute chose, excepté le Noumène, que même l’espace qui enveloppe toutes choses ne peut envelopper.

109- Le soi-ego, qui embrasse ce paquet d’os qu’est le corps, ne peut pas établir le moindre contact avec le Noumène (il est détruit quand il est en contact avec le Noumène).

110- L’intellect peut comprendre tous les objets, mais pas le Noumène ; et l’intellect ne peut exprimer sa volonté et son désir qu’au sujet des objets qu’il connaît.

111- Et le Noumène n’est assurément pas perceptible par les sens, qui poursuivent constamment les plaisirs sensoriels, qui finissent en souffrance (les sens se frottent constamment le visage contre les rochers du désir).

112- Comment « Cela », qui est un état de plénitude, ayant absorbé en lui-même à la fois le présent et l’absent dans la phénoménalité, pourrait-il devenir un objet d’expérience ?

113- Le Noumène qui ne se connaît pas lui-même, parce qu’il ne peut pas être un objet à lui-même, ne peut évidemment pas être un objet pour quoi que ce soit d’autre ; la langue qui est l’incarnation du goût, ne peut pas se goûter elle-même.

114- Ayant projeté d’innombrables formes et noms, la dualité ne peut pas survivre à la confrontation avec l’Unicité nouménale.

115- Comment quoi que ce soit d’autre pourrait connaître le Noumène qui ne désire pas se connaître lui-même ?

116- dans un sac en cuir avec une fausse poche, un petit morceau de ruban adhésif est apparemment posé à l’intérieur par un escroc, mais en réalité il demeure à l’extérieur, et par ce tour de passe-passe, une personne simple est trompée. De même, tout nom et toute forme pour le Noumène s’avère erroné.

117- Quiconque qui tenterait de sauter par-dessus sa propre ombre sur le sol, passerait pour fou.

118- De même, tout effort pour concevoir à quoi ressemble le Noumène, est voué à être totalement infructueux.

119- Est-il nécessaire, alors, de répéter que le Noumène, qui est au-delà du royaume de la pensée, ne peut assurément pas divertir l’existence de la triade celui-qui-voit, ce-qui-est-vu, et la vision (ou en ressentir le besoin) ?

120- C’est uniquement à travers cette Conscience nouménale que survient soudainement la réalisation de son propre aveuglement (l’ignorance), et la lumière de la connaissance de sa véritable nature.

121- La relation sujet-objet survient uniquement dans la dualité de l’esprit divisé, mais quand l’esprit demeure dans sa plénitude qui existe avant que la conscience, le JE SUIS, ne survienne, il n’y a personne pour voir et rien à voir, ni connaissant, ni objet connu. Dans cet état de conscience-au-repos, la conscience-présence n’est même pas consciente d’elle-même ; et donc, qui pourrait-être là pour voir, et pour voir quoi ?

123- Cette Présence nouménale, quoique non consciente de sa conscience-présence, ouvre toutes les portes à la connaissance.

124- Au sein de cette Présence nouménale, émerge la conscience (JE SUIS) qui produit la manifestation totale, avec des millions d’êtres sensibles, mais le substrat de cette Présence nouménale ne se diffuse pas.

125- une fois que la conscience a jailli, il y a une explosion continuelle de création et de destruction des millions de phénomènes dans la manifestation. Les êtres sensibles existant disparaissent, et de nouveaux êtres sont continuellement créés, comme si la sensibilité revêtait elle-même constamment de nouveaux costumes.

127- ce qui est vu en un instant donné, disparaît l’instant suivant, et une nouvelle apparition prend place.

128- Et pendant tout ce temps, alors que la manifestation continue de changer et de rechanger, la totalité de son apparition, la sensibilité produit des millions de formes, qui se considèrent elles-mêmes comme autant d’observateurs indépendants !

129- La manifestation phénoménale n’est pas créée par le Noumène pour sa satisfaction, mais elle survient de sa potentialité.

130- Le Noumène, étant le plenum potentiel (et non pas le vide ou le néant), est totalement immanent en la totalité de la manifestation phénoménale. La question de la dualité à l’intérieur du Noumène ne se pose pas. L’unicité du Noumène demeure imperturbable, alors que la dualité apparente survient uniquement dans l’image reflétée dans la manifestation phénoménale.

131- De la totalité de la présence absolue de la Nouménalité survient la dualité de la présence et de l’absence de la phénoménalité, et de cette manière, la présence et l’absence phénoménale s’embrassent l’une l’autre (l’Absence nouménale est la présence phénoménale, et de l’Absence nouménale survient la présence phénoménale).

132- La manifestation phénoménale survient dans la conscience, et elle est également perçue et connue par la conscience (bien que chaque objet endosse la subjectivité au sujet des autres objets), et donc, ultimement celui-qui-voit et ce-qui-est-vu fusionnent dans la conscience.

133- C’est de cette manière que le fonctionnement survient, comme entre celui-qui-voit et ce-qui-est-vu, mais sans altérer l’unicité du Noumène, de la même façon qu’entre un visage et son image dans le miroir.

134- Un cheval, qu’il soit réveillé ou endormi, est toujours sur ses jambes. Au regard de cette posture invariable, les deux états n’apparaissent pas différents. De même, l’apparition et la disparition de la phénoménalité surviennent sans le moindre changement dans l’unicité nouménale.

135- Tout comme l’eau (en mouvement) batifole avec elle-même sous forme de vagues qui courent à la surface, de même la conscience, quand elle est en mouvement, batifole avec elle-même sous la multitude de formes de la manifestation phénoménale.

136- Parce que le feu s’emmêle lui-même en guirlandes de flammes, pouvez-vous en déduire que le feu s’est scindé en deux choses différentes ?

137- parce que le soleil s’enveloppe lui-même dans un vaste réseau de rayons, peut-on dire que quelque chose de différent encercle le soleil ?

138- Parce que la lune est emplie de la lumière de la lune, peut-on dire que la lune est affectée d’aucune façon ?

139- Même si le lotus se diffuse en milliers de pétales, il continue de maintenir son unicité.

140- Parce que le roi mythique Sahasrarjuna (Arjuna aux mille armes, ce qui signifie bien sûr doté de la puissance physique de mille armes) avait mille armes, le considère-t-on comme distinct de ses mille armes ?

141- Il y a un réseau de la chaîne et la trame du filet fait à la main, mais ce que nous voyons étalé n’est rien d’autre que le filet.

142- Des milliers de mots sortent de nos lèvres, mais ce qu’il y a n’est rien d’autre que la parole en tant que telle.

143- De même, bien qu’il y ait d’innombrables objets phénoménaux dans la manifestation, observés par d’innombrables paires d’yeux, ce qui existe n’est rien d’autre que la Conscience.

144- On peut partager un grand bloc de canne à sucre en milliers de morceaux, mais chacun de ces morceaux n’est rien d’autre que de la canne à sucre.

145- Donc, que le Noumène s’étende dans la manifestation sous d’innombrables formes, ou qu’il observe simplement l’univers, il n’y a jamais la moindre trace de distinction.

146- De même, même si le Noumène est immanent dans tout l’univers manifesté, il n’y a pas en lui la moindre distinction, fût-elle de l’épaisseur d’un cheveu.

147- Qu’une pièce de tissu ait plusieurs couleurs ou qu’elle soit unie, tout ce qu’elles sont est juste du fil.

148- Si les yeux pouvaient voir sans ouvrir les paupières, ou bien si l’arbre pouvait croître sans que sa graine :

149- Ne demeure intacte, alors seulement pourrait-on avoir une idée de la manifestation phénoménale par le Noumène (ces exemples sont dans le cadre de la dualité, et penser dans la dualité ne peut assurément pas résoudre la question de l’unicité).

150- Quand l’état de manifestation est fini, la Conscience abandonne son mouvement et entre en repos en elle-même, dans une immobilité totale.

151- De même que quand les paupières sont closes, la vue se repose en elle-même, ou bien :

152- De même que l’océan est contenu en lui-même avant le lever de lune (qui cause les marées), ou de même que la tortue rentre ses membres en elle-même, ou de même que :

153- Lors de la nouvelle lune, la lune contient sa propre forme en elle-même,

154- De même, le Noumène contient en lui-même la manifestation entière de l’univers, et le perçu fusionne dans le percevant. Alors, même l’apparente dualité de la manifestation disparaît dans l’Unicité nouménale.

155- Cette manière dont la dualité du percevant et du perçu disparaît, le résultat n’est-il pas le même que le sommeil profond du Noumène ?

156- Que le Noumène soit en sommeil nouménal ou non, que la conscience soit en mouvement ou en repos, il y a seulement la subjectivité, et donc il n’y a aucune dualité comme entre l’observateur et l’observé.

157- Et cet état, étant éternel (antérieur à tout concept d’espace et de temps) n’a pas été créé par quelque agent extérieur.

158- Y a-t-il la moindre nécessité d’analyser la connexion entre le ciel et l’espace, ou entre le vent et le mouvement, ou entre la flamme et la lumière ?

159- Quand le Noumène se manifeste, il voit la présence de la manifestation, et quand la manifestation disparaît, il voit l’absence de manifestation.

160- Et quant à la fois la présence et l’absence de la manifestation disparaissent, le Noumène brille en sa propre présence.

161- La blancheur du camphre ne provient pas de l’étalement du clair de lune, mais parce que c’est sa nature ; de même, la présence absolue est la nature du Noumène.

162- En vérité, le Noumène, en tant que pure subjectivité, est la PRÉSENCE essentielle.

163- Sans bouger de son siège, une personne peut par son imagination créer une multitude de :

164- Nouveaux endroits, puis se déplacer d’un endroit à l’autre ; ou bien, si les yeux sont fermés et qu’on presse sur les paupières avec les doigts, de nombreuses sortes de lumières et de formes apparaissent. Ce n’est pas quelque chose d’inhabituel.

165- De même, le Noumène crée la manifestation en tant qu’apparition dans la Conscience, qui sont perçues et connues par la Conscience même. Il n’y a nul besoin de rechercher un agent extérieur pour cette manifestation phénoménale.

166- Est-ce que l’éclat des diamants est quelque chose d’extérieur qui les recouvre, ou qui a été spécialement créé pour eux ? Est-ce que la qualité de l’or a recouvert l’or ?

167- Est-ce que le parfum est insufflé dans le bois de santal, ou est-ce que le nectar est un nectar pour lui-même, ou est-ce que la canne à sucre se goûte elle-même ?

168- Est-ce que le camphre est spécialement traité pour obtenir sa blancheur, ou est ce que le feu est chauffé pour obtenir sa chaleur ?

169- la plante grimpante s’entortille et adopte la forme de la charmille ; aucune charmille n’est créée pour elle.

170- L’émergence de la flamme est en soi la lumière ; de même l’émergence de la conscience est en soi la sensibilité.

171- De la même façon, la présence absolue qu’est le Noumène n’a besoin d’aucune activation pour sa présence ou son absence phénoménale, pour voir ou ne pas voir.

172- Cette façon de voir et de ne pas voir n’existe pas dans le cas du Noumène. La lune n’est pas concernée par la lumière et par l’obscurité.

173- La Présence nouménale et l’absence phénoménale existent simultanément, les deux sont réellement identiques.

174- Bien que phénoménalement il y ait une distinction entre l’observateur et l’observé,

175- Cette distinction s’évanouit dans l’unicité du Noumène, quand elles se superposent en s’invalidant l’une l’autre.

176- ( Et quand il y a la Réalisation) survient une façon de vivre spontanée et nouménale, qui voit l’identité des opposés interreliés.

177- Il n’est pas question de la flamme pénétrant le camphre, ou du camphre pénétrant la flamme. Tous deux disparaissent simultanément (après que le camphre a été allumé).

178- Quand on soustrait un de un, il ne reste rien, et ce rien est représenté par le zéro. Et ce zéro n’a aucune valeur. De même, quand le percevant et le perçu sont tous deux invalidés, la conceptualisation est absente.

179- Si on embrasse sa propre image dans l’eau, à la fois la forme et l’image disparaissent dans l’eau.

180- de même, quand le sentiment de présence n’est pas là, la conceptualisation cesse, et le percevant comme le perçu disparaissent tous deux.

181- L’océan oriental et l’océan occidental ne sont séparés que jusqu’à ce qu’ils se rejoignent, et alors il n’y a que de l’eau.

182- cette dualité, la base même de la manifestation, est expérimentée à chaque instant, sans que sa présence ne soit réalisée.

183- Quand l’objet vu et le sujet qui le voit sont différents, comme dans l’esprit divisé,

184- Les objets sont vus quand les yeux sont ouverts, et ils sont perdus quand les yeux sont clos. Mais dans le cas du Noumène et du phénoménal, ils ne sont pas différents, donc il n’y a aucune séparation entre sujet et objet.

185- Dans la négation de la dualité sujet-objet, l’état qui émerge est expérimenté comme l’aspect nouménal connu comme yoga-bhoomika (l’état yogique)

186- Il est comme l’état de l’eau quand les vagues (qui ont surgi) se sont apaisées, et que les vagues suivantes n’ont pas encore commencé ;

187- Ou bien comme l’état qui existe quand le sommeil profond est terminé, mais que l’état de veille n’a pas encore pris la relève ;

188- Ou bien, comme l’état du ciel quand le soleil s’est couché, et que l’obscurité n’est pas encore là ;

189- Ou bien, comme l’état de l’esprit quand une pensée est finie, et que la suivante n’a pas encore commencé ;

190- Ou bien, comme l’état du souffle quand une respiration est terminée, et que la suivante n’a pas encore commencé ;

191- ou bien, comme l’état de satiété quand tous nos sens sont satisfaits au même moment.

192- C’est cette sorte d’état qu’est le yoga-bhoomika, quand le sujet et l’objet sont tous deux absents. « Qui », alors, expérimentera « Quoi » dans un tel état ?

193- Est-il jamais question que le miroir soit capable de se voir lui-même ?

194- Il est possible de se voir soi-même dans le miroir. Mais peut-on se voir soi-même sans miroir ?

195- Le soleil illumine tout, mais peut-il constater son propre lever et son propre coucher ?

196- Seule la langue peut goûter le jus. Peut-il être question du jus se goûtant ou ne se goûtant pas lui-même ?

197- de même, la Conscience étant connaissance même, il ne peut être question de savoir si elle peut ou non se voir (se connaître ) elle-même.

198- La Conscience étant connaissance même, comment pourrait-il être question qu’elle voie (connaisse) autre chose ? Ou qu’elle se voit elle-même ? (il n’y a pas d’objet pour être vu).

199- Cette non-vision est de telle nature que c’est le fonctionnement pur (sans la division sujet-objet).

200- Voir et ne pas voir étant des opposés interreliés, ils s’invalident l’un l’autre en l’absence de la relation observateur-observé.

201- Ne pas voir, dans le cas de la Conscience, est inclus dans le sentiment de présence qu’est la Conscience. Il y a non-vision parce qu’il n’y a pas de dispositif pour voir quoi que ce soit.

202- En l’absence de la dualité sujet-objet, la Conscience est l’esprit intégral, où il n’est pas question des concepts interreliés de connaissance et de non-connaissance.

203- Le percevant peut percevoir un objet, mais la simple présence de l’objet ne :

204- Fait pas le percevant. Il est vrai que le percevant perçoit l’objet, mais l’objet perçu est le percevant lui-même , et si l’objet n’existe pas du tout, comment peut-on dire que le percevant l’a perçu ?

205- Le percevant voit l’image de son visage dans le miroir, et n’étant qu’un reflet, ce qu’il voit n’a pas d’existence indépendante. Par conséquent, la vision du visage dans le miroir n’est-elle pas une vision fausse ?

206- Dans son rêve un homme se voit lui-même et voit d’autres gens. La vie est également une expérience similaire.

207- Si un homme se voit lui-même dans un rêve, porté sur un palanquin, la scène est-elle réelle ?

208- Ou bien, si vous voyez dans votre rêve un roi sans tête qui dirige un peuple également sans tête, doit-on prendre une telle scène pour vraie ?

209- L’homme qui voit diverses scènes dans un rêve, et l’homme dans l’état de veille, ne sont pas deux hommes différents. C’est un même homme, qu’il soit dans l’état de rêve ou dans l’état de veille.

210- Si l’on dit qu’un homme assoiffé n’était pas heureux de ne pas trouver un mirage, l’homme qui aurait trouvé un mirage serait-il heureux ? (étancherait-il sa soif ?)

211- Si un homme veut de la compagnie pour voyager, et qu’il prend sa propre ombre pour compagnon, ce serait totalement futile ;

212- De même, il serait futile de transformer un objet en pseudo-sujet en tant que percevant, et de lui faire voir un autre objet comme étant le perçu. Une telle vision est une vision fausse.

213- Si l’objet est lui-même le sujet, est-il nécessaire pour l’objet d’être montré à un quelconque sujet ? Le sujet demeurera le sujet sans tenir compte de la vision objective.

214- Si l’image d’un visage ne se voit pas dans le miroir, le visage a-t-il disparu ? Est-ce que le visage n’existe pas sans tenir compte du miroir ?

215- De même, si la manifestation phénoménale n’est pas constatée, est ce que le Noumène non-manifesté disparaît ? Le Noumène est, sans tenir compte de la manifestation phénoménale.

216- Donc, quand il y a une telle vision (en tant que fonctionnement objectivé du sujet), pourquoi créer un pseudo-sujet pour voir un objet ?

217- De cette façon, la création d’un tel pseudo-sujet peut-elle apporter quoi que ce soit à la vision originale, qui est l’aspect fonctionnel du Noumène ? S’il n’y a aucun apport (ou amélioration), alors cette vision objective est inutile.

218- Tout comme la vision du serpent est fausse et la vision de la corde juste, de même le percevant est vrai et le perçu est faux ;

219- Alors qu’on ne peut nier que l’image du visage est vraiment vue dans le miroir,

220- Le vrai visage n’est pas dans le miroir, et il existe indépendamment de l’existence du miroir. De même, alors que l’apparition phénoménale est assurément perceptible, par les sens, le sujet, en tant que Noumène non manifesté, existe indépendamment de la manifestation phénoménale .

221- On peut prétendre que le perçu, que ce soit vrai ou faux, est perceptible et ne peut donc pas être nié

222- La réponse est que, quand quelqu’un dit avoir perçu quelque chose, il faut comprendre que le percevant et le perçu dont deux choses différentes ;

223- Dans ce cas, toutefois, la question de savoir si la Conscience voit ou non la manifestation, de savoir si oui ou non la Conscience est distincte de la manifestation qui inclut une multitude de phénomènes, ne se lève pas du tout parce que la Nouménalité et la phénoménalité ne sont pas du tout deux choses différentes.

224- Le miroir peut montrer l’image d’un visage, mais c’est le visage qui voit l’image ; et dans tous les cas, le visage existe indépendamment du miroir qui montre ou pas l’image.

225- (Tout comme le visage existe indépendamment du miroir qui montre son reflet) de même la conscience existe en tant que Noumène, que le Noumène soit objectivé ou non en tant que phénoménal manifesté (tout comme l’image reflétée).

226- Un homme sera conscient de sa présence quand il est réveillé, mais il ne le sera pas quand il dort profondément, mais dans tous les cas, sa vraie nature n’est jamais affectée.

227- Un roi n’a pas besoin qu’on lui rappelle qu’il est le roi. Qu’on le lui dise ou non,

228- Il continue d’être le roi.

229- De même, le Noumène, est au-delà de tous les opposés phénoménaux, et il demeure donc immuable et inchangé tel qu’il est.

230- Quand la Nouménalité est la totalité de la présence, la présence absolue, pourquoi la relier à l’apparition de la phénoménalité ? Quand il n’y a pas de percevant, qui regarde dans le miroir ?

231- C’est uniquement à la lumière d’une lampe que les autres choses sont perçues. La lampe n’est pas importante par les choses qu’elle éclaire. Celui qui allume la lampe ne prouve pas sa présence en allumant la lampe, car n’était-il pas déjà présent dans tous les cas ? De même, la Conscience demeure, sans tenir compte des apparitions ou des mouvements en son sein.

232- Ce sont les flammes dans le feu qui exhibent le feu, mais les flammes peuvent-elles avoir une existence en dehors du feu ?

233- De même, cette existence phénoménale est entièrement dépendante du Noumène.

234- Donc, la totalité du potentiel qu’est le noumène se perçoit elle-même en s’objectivant dans la manifestation phénoménale, sans besoin du moindre agent extérieur.

235- C’est uniquement à travers l’immanence du Noumène que toute apparition phénoménale peut prendre place. Sans cela il ne peut rien y avoir.

236- À la fois comme pépite d’or et comme parure en or, tout ce qu’il y a, c’est de l’or, parce que sans l’or, il n’y a rien dedans.

237- À la fois dans les vagues et dans l’eau, il n’y a que l’eau et rien d’autre.

238- Que vous le reconnaissiez par l’odorat, le toucher ou la vision, ou de toute autre manière,

239- Le camphre sera toujours connu et reconnu comme du camphre.

240- Que ce soit comme phénomène ou comme Noumène, il n’y a rien d’autre que la Conscience, que ce soit comme le perçu ou comme le percevant.

241- Que le Gange coule comme une rivière ou comme un océan (après s’être immergé dans l’océan), dans les eaux, il n’y a pas la moindre différence.

242- Que le ghee (beurre clarifié) soit épais ou liquide, il n’y a aucune différence dans sa nature.

243- Bien qu’ils aient l’air différents, le feu et les flammes ne sont pas différents, ils sont tous deux du feu.

244- De même, que ce soit le percevant ou le perçu, ils sont tous deux faux, parce qu’aucun des deux n’a d’existence indépendante autre que celle de la Conscience en laquelle ils apparaissent tous deux.

245- Du point de vue du Noumène, on ne trouve rien d’autre que la Conscience. À la fois le percevant et le perçu ne sont rien d’autre que Conscience. Alors, pourrait-il y avoir quoi que ce soit d’autre que la Conscience-même voyant que le Noumène est devenu le percevant ?

246- Le perçu n’est pas différent du percevant. Et on découvre qu’il n’y a rien d’autre que la Conscience.

247- C’est comme si les vagues avaient été versées dans l’eau ; l’’or s’est lui-même recouvert d’or ;

248- le parfum a été parfumé ; la vue est imbibée de vue ; la parole a été mélangée :

249- À la parole ; la satiété a été servie avec satiété ; la canne à sucre a été couverte de :

250- Canne à sucre ; la montagne d’or (le mythique Mont Meru) a été recouverte d’or ; le feu est revêtu de flammes. Si le ciel s’étendait sur le lit du ciel, comment serait-il possible de distinguer le lit du dormeur ?

251- De même, le Noumène ne perçoit pas les phénomènes, mais lui-même est la perception. Donc, une telle vision est une non-vision.

252- Ici, le mot n’a aucun sens, l’intellect n’a pas d’accès, et l’expérience n’a pas de place (tout cela est seulement conceptuel et n’a aucune pertinence pour ce qui est non-conceptuel).

253- La vision nouménale est de cette nature ; il n’y a rien d’autre que CELA, le fait est que personne n’a rien vu.

254- On ne peut même pas dire que le Noumène se voit lui-même. Est-ce qu’une personne réveillée continue d’essayer de se réveiller ?

255- Avec l’émergence de la pensée « JE SUIS », une variété de manifestations et de mouvements se déploie dans la Conscience, mais le Noumène est immuable, inchangé.

256- Même si l’on ne regarde pas dans le miroir, l’existence du visage ne peut être niée ; regarder dans le miroir et voir son reflet ne fait aucune différence pour le visage.

257- Qu’il y ait manifestation phénoménale ou non, le Noumène demeure le même.

258- Tout comme le soleil est inconscient de l’obscurité, la lumière n’est pas non plus concernée.

259- Qu’il fasse clair ou sombre, le soleil demeure dans sa luminosité naturelle.

260- De même, quoi qu’il arrive dans l’univers phénoménal, le Noumène demeure inaffecté

261- Même si des milliers de vagues surgissent dans l’océan, elles seront toutes contenues en lui, et elles n’affecteront d’aucune manière la masse d’eau de l’océan.

262- La comparaison du soleil et de ses rayons n’est pas vraiment appropriée là où le Noumène et sa manifestation phénoménale sont concernés, parce que les rayons du soleil sortent, alors que la manifestation phénoménale est à l’intérieur de la Conscience qu’est le Noumène.

263- de même, la comparaison des bulbes de coton et des vêtements de coton ne peut pas strictement s’appliquer, parce que sans casser les bulbes de coton, on ne peut pas fabriquer de vêtements.

264- L’or ne peut pas être transformé en parures sans être fondu.

265- De même, la comparaison des deux frontières d’une région n’est pas applicable (au Noumène) parce que pour aller d’une extrémité à l’autre, les obstacles doivent être franchis.

266- Donc, le Noumène est unique, et de ce fait aucune comparaison n’est appropriée à son sujet.

267- ce qui est prodigieux avec le Noumène, c’est qu’aussi vite qu’il absorbe les phénomènes manifestés, d’autres phénomènes toujours changeants continuent d’être créés, et le Noumène continue de les absorber (c’est une image poétique du processus constant de création et de dissolution des phénomènes dans l’univers conceptuel).

268- C’est de cette façon que la pièce de théâtre phénoménal du Noumène continue de se jouer dans la plénitude de la Conscience.

269- Si cette manifestation phénoménale (qui est l’aspect objectivé du Noumène) est nommée « ignorance », alors il semblerait que l’équité et la logique ont fui la civilisation. Si le nom « ignorance » persiste, il devra juste être toléré.

270- Le mot anjana (noir ou sombre) n’est-il pas employé pour la lumière qui indique l’or caché sous terre ?

271- Ou bien, ne donne-t-on pas à une image dorée le nom de « kalika » (la noire) ? De même, nous devons tolérer que la manifestation phénoménale soit appelée « ignorance ».

272- Mais réellement, cette Conscience par la lumière de laquelle toute existence depuis :

273- Shiva jusqu’à la terre elle-même, est illuminée, et tous les phénomènes perceptibles ;

274- Cette Conscience par la lumière de laquelle la connaissance devient connaissance, la connaissance endosse la triade percevant-perçu-perception, le soleil acquiert sa luminosité, et le Noumène fonctionne dans sa forme objective, si le doigt de « l’ignorance » est pointé vers cette conscience, ce serait vraiment comme si le soleil était enveloppé dans l’obscurité !

275- Ajouter un préfixe négatif à un mot ((jnana=connaissance, ajnana=ignorance) et :

276- Ainsi tenter d’éclipser le mot de base, ne peut jamais diminuer l’éclat du mot de base, et la connaissance demeurera toujours l’illumination qu’elle est. Par exemple, est-il jamais possible d’emprisonner le feu dans une boîte à cire à cacheter ? (le feu ne détruirait-il pas la chose même que l’on aurait voulu emprisonner ?)

277- Donc , si quelqu’un parle de la manifestation phénoménale, comme étant « ignorance », tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il y a une aberration dans sa façon de penser.

278- Si quelqu’un accuse à tort quelqu’un d’autre d’abattre des vaches, il aura commis un double péché, celui d’avoir faussement accusé quelqu’un, et celui d’avoir pensé à abattre des vaches.

279- Et encore une fois le mot « ignorance » implique l’existence de la connaissance. Comment alors cette connaissance implicite pourrait-elle être niée ?

280- De toute façon, la manifestation phénoménale, est l’objectivation du Noumène qui apparaît dans la conscience, et elle est perçue et connue par la conscience.

281- Seul ce qui est conceptualisé peut être objectivé. Donc, « l’ignorance » qui ne peut même pas être conceptualisée, ne pourrait jamais être objectivée. Toute objectivation et toute conceptualisation se déploient dans la Conscience. Comment la Conscience, alors, peut-elle être nommée : « ignorance » ?

282- (Ainsi, si la Conscience ne peut pas être nommée « ignorance », alors la manifestation phénoménale qui n’est rien d’autre que Conscience, ne peut pas être ignorance.

283- Là où la connaissance est présente, l’ignorance ne peut jamais être présente ; donc, chercher une relation de cause à effet entre la connaissance et l’ignorance est absurde.

284- C’est seulement si les perles pouvaient créer de l’eau ou si les cendres pouvaient allumer une lampe que l’ignorance pourrait être la nature de la connaissance (ou sa cause).

285- C’est seulement si la lune froide crachait des flammes, ou si l’espace pouvait devenir un énorme rocher, que l’obscurité de l’ignorance jetterait la lumière de la connaissance.

286- Il est peut-être possible de trouver du poison dans un océan de lait, mais peut-on trouver du nectar dans le poison ?

287- De même, si on admet que l’ignorance provient de la connaissance, est ce que cette ignorance peut demeurer en tant qu’ignorance ? Dès que la connaissance et l’ignorance convergent, l’ignorance se transforme immédiatement en connaissance (tout comme la lumière transforme l’obscurité en lumière.), et seule la connaissance demeure.

288- Donc, le soleil existe en tant que soleil, la lune en tant que lune, et la lampe en tant que lampe.

289- La lumière est lumière sans avoir été créée par quoi que ce soit d’autre. La manifestation phénoménale est l’expression objective du Noumène, et elle n’est une création ni de l’ignorance ni de quoi que ce soit d’autre.

290- Les paroles des Vedas : « en raison de la lumière de ceux qui illuminent l’univers entier » ne sont pas des paroles creuses.

291- Donc, la manifestation phénoménale (qui est l’expression objective du Noumène) est comme la parure du Noumène, qui dans son état nouménal est totalement dépourvu de toutes caractéristiques, et n’est même pas conscient de Lui-même.

292- Il devrait être clair, donc, que tous les facteurs extérieurs (comme l’ignorance) sont totalement :

293- Inappropriés en ce qui concerne la manifestation phénoménale du Noumène Tous les efforts pour associer « l’ignorance » en ce qui concerne l’expression objective sont futiles.

294- Le soleil ne trouve évidemment pas l’obscurité durant la journée ; mais même s’il lui rendait visite la nuit, il ne pourrait pas la trouver.

295- Si une personne attend, à la recherche du sommeil, juste pour savoir ce qu’est le sommeil, tout ce qui lui arrivera, c’est qu’elle perdra à la fois son temps de sommeil et son temps de veille.

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La traduction est issue du livre: Ramesh Balsekar : l’Expérience de l’immortalité : éditions Acarias L’Originel.