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Exotérisme et ésotérisme : deux approches différentes pour un même but !

 

Le texte de Frithjof Schuon qui va suivre demande de la concentration mais délivre au lecteur, s’il fait l’effort requis, des richesses profondes et une vision du monde paradoxalement plus claire et fluide. Densité du texte : légèreté et douceur de ses fruits. Au départ il reprécise la différence entre exotérisme et ésotérisme : les deux niveaux inhérents à toute religion. Et cette mise au point, si elle est comprise, dissipera beaucoup d’incompréhensions et d’exclusions agressives (d’autant plus vives à notre époque hyper-réactive sur le phénomène religieux.)

Le niveau exotérique d’une religion est par définition adapté à l’ensemble des pratiquants, à leur plus grand nombre : il doit de ce fait contenir l’essentiel et permettre à chacun de se rapprocher du but, dans un cadre facilitateur (d’où les règles de morale basique et les injonctions simples, et les rituels.). Il est axé sur l’individu et son moyen de salut.

Le niveau ésotérique est adapté aux personnes dont l’Intellect est plus développé, qui ne peuvent de fait, accepter facilement le premier niveau des symboles, et qui penchent plus par nature vers une identité, une fusion avec le Principe, au-delà de l’individualité. ceci n’empêche pas, bien au contraire à l’ésotériste de participer au rituel commun avec l’exotériste, il le fera simplement avec un état de conscience modifié par sa compréhension plus ou moins intégrée des symboles .

Ce qu’il est important de comprendre c’est que l’un ou l’autre niveau ne sont pas meilleurs que l’autre, mais simplement qu’ils sont adaptés aux caractéristiques spécifiques des individus. Donc celui qui a « la foi du charbonnier » n’est en rien pénalisé, inférieur, et peut arriver à une Réalisation effective s’il est sincère et pratique avec cœur. ( il y a de nombreux exemples dans le catholicisme et en Orient). Voilà pourquoi les textes sacrés ont des niveaux de lectures multiples, chaque niveau étant adapté au niveau de la compréhension du lecteur.

Dans ce passage Schuon va donc évoquer les problèmes fondamentaux, du Mal dans le monde, du diable, des causes de la manifestation, selon ces deux points de vue et cela permet de comprendre et d’accepter, par exemple, que là où un exotériste voit un diable cornu, il n’est pas plus idiot que l’ésotériste qui y voit un principe de dispersion et d’éloignement du Principe. Diabolos en grec signifie « dispersion » et Belzebuth (un diable de l’ancien testament) était : le roi des mouches : la force du symbole fait comprendre à l’ésotériste que ce qui est diabolique c’est de se disperser comme les mouches et d’errer sans fin. Chacun selon son niveau de compréhension du même principe de fond pourra ainsi agir au mieux de son énergie pour aller vers le but. L’important étant ce qui met en mouvement le chercheur dans la bonne direction. Prenons un exemple encore plus trivial mais éclairant : deux choses différentes peuvent réduire les accidents de la route :

-la peur toute simple du gendarme qui fait lever le pied

-la prise de conscience intérieure et profonde des dégâts d’une vitesse excessive.

L’intérêt de cette vision des choses amène à un plus grand respect et évite les incompréhensions dans lesquelles chacun prétend avoir la Vérité et être supérieur à l’autre (y compris entre les différentes religions)

Ceci a aussi l’avantage de sortir du matérialisme ambiant sans passer à l’extrême, où l’on a rejeté toute religion, comme si on était super intelligents : ainsi on ne croit plus ni en Dieu ni en diable mais on est paumés, angoissés, sans but précis et plus enclins à consommer qu’à Réaliser le but de la vie humaine. 

Comme le répète souvent Bernard l’important est le but, la Réalisation, et ensuite lorsque le but est clair, chaque individu selon là où il en est et son conditionnement utilisera les outils nécessaires à cette Réalisation : religion ou pas, exotérisme ou ésotérisme, peu importe : la ferveur étant la boussole. Abordons donc ce texte avec détermination, quitte à y revenir à plusieurs occasions mais laissons-le nous délivrer son message, de clarté et de conciliation.

 

« Les domaines exotériques et ésotériques sont profondément distincts de nature, et lorsqu’il semble y avoir incompatibilité, elle ne peut surgir que du fait du premier et non du second, qui est au-delà des oppositions, parce qu’au-delà des formes. Il y a une formule soufique qui met en lumière avec autant de netteté que de concision les différences de point de vue entre les deux grandes voies : « La voie exotérique, c’est : moi et toi. La voie ésotérique, c’est : je suis Toi et Tu es moi. »

L’exotérisme est pour ainsi dire fondé sur le dualisme « créature-Créateur », auquel il attribue une réalité absolue, comme si la Réalité divine, qui est métaphysiquement unique, n’absorbait ou n’annulait pas la réalité relative de la créature, donc toute réalité relative et apparemment extra-divine.

S’il est vrai que l’ésotérisme admet également la distinction entre le moi individuel et le Soi universel ou divin, ce n’est pourtant que d’une façon provisoire et méthodique, et non pas dans un sens absolu ; prenant tout d’abord son point de départ au niveau de cette dualité, qui correspond évidemment à une réalité relative, il arrive à la dépasser métaphysiquement, ce qui serait impossible du point de vue exotérique dont la limitation consiste précisément à attribuer une réalité absolue à ce qui est contingent. Nous arrivons ainsi à la définition même de la perspective exotérique : dualisme irréductible et recherche exclusive du salut individuel-dualisme qui implique qu’on ne considère Dieu que sous l’angle de Ses rapports avec le créé, et non en sa Réalité totale et infinie, Son Impersonnalité qui annihile toute réalité apparemment autre que Lui.

La perspective des doctrines ésotériques apparaît d’une manière particulièrement nette dans leur façon d’envisager ce que l’on appelle ordinairement le mal ; on leur a souvent attribué la négation pure et simple du mal, mais cette interprétation est fort rudimentaire et ne rend que très imparfaitement la perspective des doctrines dont il s’agit.

La différence entre les conceptions religieuse et métaphysique du mal ne signifie d’ailleurs pas que l’une soit fausse et l’autre vraie, mais simplement que la première est partielle en même temps qu’individuelle, alors que la seconde est intégrale en même temps qu’universelle. Ce qui pour la perspective religieuse est le mal ou le diable, ne correspond par conséquent qu’à une vue partielle et n’est nullement l’équivalent de la tendance cosmique négative qu’envisagent les doctrines métaphysiques, et que la doctrine hindoue désigne par le terme de tamas : si tamas n’est pas le diable, mais correspond plutôt au démiurge en tant que tendance cosmique solidifiant la manifestation et la tirant vers le bas en l’éloignant du Principe-Origine, il n’en est pas moins vrai que le diable est une forme de tamas, ce dernier étant alors considéré uniquement dans ses rapports avec l’âme humaine.

L’homme étant un être individuel conscient, la tendance cosmique en question prend à son contact, nécessairement un aspect individuel et conscient, personnel selon l’expression courante ; en dehors du monde humain, cette même tendance pourra prendre des aspects parfaitement impersonnels et neutres, par exemple lorsqu’elle se manifeste comme pesanteur physique ou comme densité matérielle, ou sous l’apparence d’un animal hideux, ou encore sous celle d’un métal vulgaire et pesant comme le plomb ; mais la perspective religieuse ne s’occupe par définition que de l’homme et n’envisage la cosmologie que par rapport à lui, de sorte qu’il n’y a pas lieu de reprocher à cette perspective d’envisager tamas sous un aspect personnifié, c’est-à-dire sous l’aspect qui touche précisément le monde de l’homme. »

A cet endroit je me permets de faire une incise de manière à éclairer quelque peu ce point fondamental de la philosophie du Vedanta que Schuon estime déjà assimilé. Dans cet enseignement il y a à l’Origine de l’univers deux éléments Principiels fondamentaux : Purusha et Prakriti (le premier est actif, « suprême ordonnateur », le second réceptif, féminin, indifférencié, c’est la substance primordiale). Sous l’impulsion du Purusha et à travers Prakriti qui comporte trois forces fondamentales régulatrices, trois qualités constitutives, le monde est formé et ces trois qualités nommées Gunas (prononcer gounas) vont se retrouver à tous les niveaux de la manifestation rentrant dans la composition de toute chose créée

-Sattva : principe lumineux, subtil, Amour, équilibre, pureté, en conformité à l’essence pure de l’Être qui caractérise les êtres spirituels

-Rajas : principe actif, énergie, passion, force, désir, impulsion expansive que l’on trouve chez les êtres d’action et d’entreprise

-Tamas : principe obscur, inertie, lourdeur, ignorance, il domine chez les êtres sous la tyrannie des passions

TOUT ce qui existe dans le monde matériel manifeste forcément l’une des 3 qualités, des 3 gunas, qui sont répartis de manière inégale. Ces qualités ne sont pas catégoriquement mauvaises, moyennes et bonnes, elles ont chacune leur rôle dans le processus de mouvement qu’est la vie. Il est important pour chaque être humain de déceler les gunas qui le constituent de manière à pouvoir agir dans un sens ou dans l’autre. Quelqu’un de très tamasique par exemple pourra être sans énergie, lourd, inerte, soumis à l’alcool ou la drogue, ou simplement très endormi. Quelqu’un chez qui le rajas domine sera entreprenant, guerrier, très actif, impulsif ; Quelqu’un chez qui Sattva domine sera attiré par la méditation, la spiritualité, les belles choses. Et chaque nourriture elle-même est constituée de ces éléments en quantité variable : l’alcool par exemple sera très tamasique et rajasique. La viande développe les qualités rajas et est donc bonne pour les guerriers. Le régime végétarien développe la qualité sattva.

Cette vision des choses sort des jugements moraux hâtifs et permet à chacun de se réguler selon ses besoins.

Reprise de l’article de F. Schuon: « Si donc l’ésotérisme semble nier le mal, ce n’est pas qu’il ignore ou refuse de reconnaître la nature des choses telle qu’elle est en réalité ; bien au contraire, il la pénètre entièrement, et c’est pour cela qu’il lui est impossible d’isoler de la réalité cosmique l’un ou l’autre des aspects de celle-ci, et d’envisager l’un d’eux au seul point de vue de l’intérêt individuel humain.

Il est trop évident que la tendance cosmique dont le diable est la personnification quasi-humaine n’est pas un « mal » puisque c’est cette tendance qui, par exemple, condense les corps matériels et que, si elle venait à disparaître-supposition qui en elle-même est absurde- tous les corps ou composés physiques et psychiques se volatiliseraient instantanément. L’objet le plus sacré a donc besoin de ladite tendance pour pouvoir exister matériellement et personne n’oserait prétendre que la loi physique qui condense la masse matérielle d’une hostie par exemple est une force diabolique, ou un mal à un point de vue quelconque.

Or c’est en raison de ce caractère « neutre » (c’est-à-dire indépendant de la distinction d’un « bien » et d’un « mal ») de la tendance démiurgique que les doctrines ésotériques, qui ramènent toute chose à sa réalité essentielle, semblent nier ce que l’on appelle humainement le mal.

On pourrait toutefois se demander quelles conséquences entraîne pour l’initié une telle conception « non morale »- nous ne disons pas immorale- du mal ; à cela nous répondrons que le péché se trouve remplacé, dans la conscience de l’initié, et partant dans sa vie, par la dissipation, c’est-à-dire par tout ce qui est contraire à la concentration spirituelle ou disons à L’UNITE ; il va sans dire qu’il s’agit là avant tout d’une différence de principe et aussi de méthode, et que cette différence n’intervient pas de la même façon chez tous les individus ; d’ailleurs, ce qui moralement est péché est presque toujours dissipation au point de vue initiatique.

Afin de rendre plus claire cette analogie entre le péché et la dissipation, nous dirons que, par exemple, la lecture d’un bon livre ne sera jamais considérée par l’exotérisme comme un acte répréhensible, mais elle pourra l’être incidemment dans l’ésotérisme, et cela dans les cas où elle sera une distraction, ou dans la mesure où cet aspect de distraction l’emportera sur l’aspect d’utilité ; inversement, une chose qui sera à peu près toujours considérée comme une tentation par la morale religieuse, donc comme une voie vers le péché et partant comme le début de celui-ci, pourra dans l’ésotérisme jouer parfois un rôle tout opposé, dans la mesure où cette chose sera, non pas une dissipation, « pécheresse » ou non, mais au contraire un facteur de concentration en vertu de l’intelligibilité immédiate de son symbolisme.

Revenons au problème de l’existence même du mal. Le point de vue religieux et exotérique n’y répond que de façon indirecte et en quelque sorte évasive, en affirmant que la Volonté divine est insondable, et que de tout mal doit sortir finalement un bien ; or cette seconde proposition n’explique pas le mal, et quant à la première, dire que Dieu est insondable signifie que nous ne pouvons pas résoudre quelque apparence de contradiction dans Ses « façons d’agir ».

Esotériquement le problème du mal se résout à deux questions :

-Pourquoi le créé implique-t-il nécessairement l’imperfection ?

-Pourquoi le créé existe-t ‘il ?

A la première de ces questions, il faut répondre que s’il n’y avait pas d’imperfection dans la création, rien ne distinguerait cette dernière du Créateur, ou, en d’autres termes, elle ne serait pas l’effet ou la manifestation, mais la Cause ou le Principe.

Et à la seconde question nous répondrons que la création ou la manifestation est rigoureusement impliquée dans l’infinité du Principe, en ce sens qu’elle en est comme un aspect ou une conséquence, ce qui revient à dire que, si le monde n’existait pas : l’infini ne serait pas l’infini. Le monde ne peut pas ne pas exister puisqu’il est un aspect possible, donc nécessaire, de l’absolue nécessité de l’Être. L’imperfection elle non plus ne peut pas ne pas exister, puisqu’elle est un aspect de l’existence même du monde. L’existence du monde se trouve rigoureusement impliquée dans l’infinité du Principe divin et de même, l’existence du mal est impliquée dans l’existence du monde. Dieu, LE SOI sont Toute- Bonté et le monde en est l’IMAGE.

Mais comme l’IMAGE ne saurait par définition, être Ce qu’elle représente, le monde doit être limité par rapport à la Bonté divine, d’où l’imperfection dans l’existence.

Les imperfections ne sont pas autre chose, par conséquent, que des sortes de fissures dans l’image de la Toute-Perfection divine, et de toute évidence elles ne proviennent pas de cette Perfection, mais du caractère nécessairement relatif ou secondaire de l’IMAGE.

La manifestation implique par définition l’imperfection comme l’Infini implique par définition la manifestation. Ce ternaire « Infini, Manifestation, Imperfection », constitue la formule explicative même de tout ce que l’esprit humain peut trouver de problématique dans les vicissitudes de l’existence.

Lorsqu’on est capable de voir avec l’œil de l’Intellect, les causes métaphysiques de toute apparence, on ne se trouve jamais figé dans des contradictions insolubles, comme cela arrive forcément dans la perspective exotérique, dont l’anthropomorphisme ne saurait embrasser tous les aspects de la Réalité universelle. »

 

Extraits du livre de Frithjof Schuon : « De l’Unité transcendante des religions. »

Collection Théôria : l’HARMATTAN