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La solitude du chercheur de fond et le doute inévitable(Père Le Saux 2)

Moine bénédictin en 1948

Sannyasin en Inde.

 

Le Père Henri le Saux naît en bretagne le 30 Août 1910.Après des études au séminaire de Rennes, il entre à 21 ans à l’abbaye bénédictine de Sainte Anne de Kergonan.

En 1945, il entre en contact avec l’abbé Jules Monchanin, qui s’est consacré à l’étude de l’Inde et des liens entre le christianisme et la spiritualité indienne. En 1948, Henri Le Saux rejoint Jules Monchanin en Inde. Ensemble, les deux hommes fondent en 1949 un ashram au lieu-dit Shantivanam (« le bois de la paix »). L’ashram est dédié au Sacchidananda, c’est-à-dire, selon les Upanishads, au Brahmâ, Être (Sat), Conscience (Chit), Béatitude (Ananda).  

Après s’être rendu en 1949 au pied de la montagne de Shiva, Arunachala (à environ 100 km à l’ouest de Pondichéry) en compagnie du père Jules Monchanin et avoir suivi l’enseignement de Ramana maharshi , Henri Le Saux est profondément bouleversé et cherche à entrer plus profondément dans la compréhension du mystère de l’Inde sans pour autant renoncer à sa foi chrétienne. Un intense débat intérieur, un combat s’engage en lui entre sa part chrétienne et occidentale et sa part indienne.

Après avoir un certain temps résidé comme ermite sur la montagne d’Arunachala, Henri Le Saux , qui a pris, après sa rencontre avec un maître spirituel tamoul Gnanananda, le nom d’Abhishiktananda – commence une vie d’errance une partie de l’année et une vie d’ermite dans la région de Rishikesh, aux pieds de l’Himalaya, le restant de l’année. Il entretient également une riche correspondance avec de nombreuses personnalités.

Il meurt en 1973 après avoir vécu une expérience d’union à Dieu selon l’Advaîta. Il est enterré à Indore, en Inde. En 2001, ses ossements ont été transférés à Shantivanam.

Le texte qui va suivre intitulé ESSEULEMENT fut écrit à l’ashram de Shantivanam en 1956 alors que le Père Le Saux traversait une crise particulièrement douloureuse de son cheminement spirituel. Vu l’importance et la longueur de ce texte je l’ai scindé en deux parties de manière à rendre la lecture plus fluide.
Et cette seconde partie qui a une force extraordinaire selon moi nous emmène encore plus loin dans les affres du doute et de l’écroulement des certitudes.
Connaissant le sérieux et la profondeur du Père Le Saux déjà « purifié » par des années de monastère, de prière et d’étude, on ne peut qu’être impressionné par la force de sa remise en question, qui, comme il le dit si fortement le mène au bord de l’abîme et c’est en fait le lot de tout vrai chercheur.
Voilà pourquoi l’incandescence de ce témoignage peut mieux nous éclairer sur nos propres brûlures et nous aider à les accepter, et aussi nous rassurer sur ce sentiment de solitude grandissante que traverse tout chercheur sérieux qui ne se résout pas à adhérer à des systèmes qui, aussi sincères, sérieux et élaborés qu’ils soient, ne font que retarder la mise en abime inévitable pour pouvoir faire le saut au-delà du par-delà.

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 « Le drame est alors entre la foi chrétienne (ou autre) et les nouvelles exigences de l’Absolu. La foi chrétienne se dit en possession de l’Absolu : puisqu’il y a une véritable création, une véritable incarnation du Fils de Dieu en un temps et un lieu donnés, les formules dogmatiques de l’Eglise, aussi bien que ses lois institutionnelles et ses interprétations de la loi morale, lient l’homme avec la force même de l’Absolu. Cette Eglise pense qu’elle est la voie unique vers l’Absolu.

(NDLR : comme je l’ai souvent indiqué chacun pense que sa voie est la plus vraie sinon il n’arriverait pas à la suivre, mais le fait même que chaque voie se prétende la plus haute est ce qui amène le doute absolu sur les voies spirituelles et on sort difficilement de ce dilemme avec soit d’un côté cette prétention à être le meilleur qui est logiquement intenable soit de l’autre un relativisme de bon aloi qui dit que tout se vaut et qui n’est pas juste non plus.)

Pour la mentalité hindoue le cas est tout autre : ici toute œuvre divine dans la création est essentiellement jeu : lila. Shiva est aussi bien le destructeur que le créateur et conservateur des mondes.
D’ailleurs il n’y a pas à proprement parler de création. Rien ici-bas n’a de réalité que provisoire. L’Absolu est toujours au-delà. Les formulations importent peu et il n’est pas de dogmes. De culte pas davantage. Il y a sans doute des obligations au plan social. Mais le plan social est essentiellement temporaire, provisoire. Un jour vient où l’homme doit le dépasser, s’il veut réellement atteindre sa fin. C’est le stade du sannyasa, de la vie de renoncement total, en lequel il n’est plus aucune obligation quelconque, ni sociale, ni cultuelle, stade auquel on accède par initiation ou par compulsion intérieure. Alors pour celui qui a réalisé ou du moins, qui en apparence humaine est en proximité de Réalisation, quoiqu’il n’ait plus nul besoin de recourir aux rites et formules, rien ne l’empêche d’en faire usage pour aider les autres. Le danger serait qu’il s’y attache à nouveau. Mais il lui suffit d’en jouer sans y engager son cœur, à la façon du grand garçon qui joue avec son petit frère.

TOUT EST APPARENCE POUR RAMANA MAHARSHI. C’est d’un autre plan. Il ne peut y avoir entre l’advaïta (la non- dualité) et la religion hindoue, ce conflit tragique, qui se présente apparemment du moins, entre l’advaïta et l’engagement chrétien et ecclésial. Aussi n’y a-t-il pas normalement chez l’hindou l’équivalent des « nuits mystiques », si du moins il a compris la lila qui sous-tend toute sa religion. C’est ce qui explique aussi la tolérance de l’hindou, sauf naturellement envers quiconque refuse la lila de ce monde. Nuit sans doute que cette expérience pour lui aussi, puisqu’elle le sèvre de tout ce qui fit sa joie au plan religieux.

Cependant cette même religion qui a formé son être intérieur, lui crie, de ce même dedans où elle l’a fait pénétrer, que c’est toujours au-delà et au-delà qu’il doit tendre : une mère qui elle-même met son fils devenu d’âge entre les bras de la fiancée qui l’appelle. C’est donc pour obéir aux exigences ultimes de sa religion que l’hindou dépasse tous les rites et toutes les formules de cette religion. L’hindouisme n’est pas tragique. Devant les statues qui lui symbolisent le plan suprême, l’hindou danse, chante et offre des fleurs. Il ne peut connaître le tragique de la Rédemption à effectuer : la passion de Dieu et la participation par l’homme, dans la foi et la crainte, à cette passion divine nécessaire au salut de chacun.

Dans la perspective hindoue, rien en réalité n’est à atteindre, TOUT EST ; et le salut est-il autre donc que de réaliser cette bienheureuse expérience que JE SUIS ? Le christianisme vise à arracher l’homme à ses conceptions humaines ; mais c’est à soi, à son expression communautaire ecclésiale, en celle-ci, à des formulations, à des lois, à des gestes qu’elle le lie à nouveau ; et tout cela n’est-ce pas encore de l’humain ? Et cet « humain » l’Eglise en fait un Absolu…

À ce moment l’homme ne peut qu’éprouver cruellement sa condition d’être jeté là, si fortement vécue par les existentialistes de ce temps. L’individu se trouve jeté là, d’où vient-il, ou va-t-il ?
Sans doute sait-il (par les autres) qu’il est né de tels parents, en tel lieu, à telle date. Mais de cela il n’a lui, nul souvenir, nulle connaissance immédiate et à mesure qu’il remonte au fil de sa mémoire, ses souvenirs s’estompent, s’espacent et finalement il n’y a plus qu’un trou noir. Avant le temps dont il se souvient, il était déjà, car c’est d’un être qui était déjà avant cela qu’il se souvient en le souvenir le plus reculé qui lui revient de son enfance.

Il n’a ni le souvenir, ni l’expérience d’aucun commencement. Il est là ! D’où vient-il ? Où va-t-il ? Les hommes qu’il croise sur sa route lui donnent chacun leur point de vue à ce sujet.
Quelle est sa destinée, sa raison d’être ? A-t-il quelque obligation à remplir, quelque chose à faire qui lui revienne en propre ? Il demande, il écoute, il apprend, il raisonne, et il se rend compte que tous ses raisonnements sont liés à des états subjectifs, et que toutes les philosophies qui prétendent l’éclairer sont liées elles-mêmes au temps, aux lieux, aux cultures, aux tempéraments divers.
Il se sent environné de mystère, mystère autour de lui, mystère d’abord en lui. Un organisme qui mange, boit, dort, se reproduit ; et il sent bien qu’il n’est pas simplement cela : il y a autre chose mais quoi ? Qui est-il ? Le mystère du dehors, est-ce seulement ce non-connu que la science délivre, et tue comme mystère en le mettant à jour ?
Alors se présentent les religions : viens à nous si tu ne veux pas perdre ton âme pour l’éternité !

Ainsi le christianisme et chacun des groupes chrétiens à part, qui chacun prétend à l’infaillibilité.
Ainsi l’Islam.
Ainsi l’hindouisme qui lui murmure : ne perds pas ton temps ici ou là, hâte toi d’échapper à la chaîne des renaissances, lance-toi une bonne fois sur le chemin direct de la délivrance finale.
Et il y a encore dans le monde, les grands humanismes non-religieux : marxisme et rationalismes divers. Chaque individu a grandi dans l’un ou l’autre de ces systèmes.
MAIS UN JOUR IL EN RESSENT TOUT LE RELATIF ET SE DEMANDE : QUI, QUE SUIS-JE ?
Rien de ce qu’a atteint sa raison, même guidée par la foi, ne peut plus le satisfaire, rien de ce que les hommes enseignent comme rationnel, rien de ce qu’ils disent transmettre comme révélé. CAR TOUT CELA C’EST RELATIF CONSTITUTIVEMENT !
L’homme a au fond de soi la soif de l’Absolu- en-soi.
Et le jour où ce fond en lui s’est révélé, alors s’en est fait de toutes les satisfactions où l’homme se reposait ; son repos n’est plus possible tant que cette soif inextinguible demeure insatisfaite.

Qui peut revenir au lait de sa mère et qui peut reprendre au sérieux les jeux de son enfance ?
L’homme porte en lui-même le drame de l’Absolu dans une existence contingente. L’homme est la kénose de l’Être. Toute la création sans doute est l’état kénosé de l’Être. En cela même qu’il prend conscience qu’il est, l’homme prend conscience que cette conscience précisément qu’il a d’être n’est pas à la mesure de l’Être. Il est l’être qui par un instinct très sûr se sait être, mais il n’arrive pas à se retrouver soi-même, c’est-à-dire cet individu particulier, marqué de telles qualifications qui le différencient et le mettent à part ; il n’arrive pas à se retrouver dans l’Être.
Il est le nageur que les vagues ont emporté et qui ne retrouve plus le sol sous ses pieds, il remue et étend ses membres tant qu’il peut : rien où s’agripper et nulle part ses facultés ne peuvent plus s’accrocher au réel. Jamais elles ne rencontrent plus que des ersatz de réel, des formulations, valables sans doute en ce monde du créé, du relatif, du contingent, mais toutes tant qu’elles sont, incapables de faire passer l’homme à L’ABSOLU QU’IL EST………

Alors en ce moment de sa marche vers Dieu, l’appel de l’Absolu en l’homme devient tel, que soit par simple libération intérieure, soit par circonstances extérieures, l’homme vit un esseulement essentiel. Appel déchirant de ce mystère qui le dépasse et qu’il ne saurait nommer.
Nulle aide vraiment efficace chez ses frères les hommes…Ni mon frère-si aimant et dévoué soit-il-  ne peut manger pour moi, ni atteindre pour moi l’Absolu. Moi seul puis atteindre mon but et à ce moment suprême, toute aide est un inutile fardeau, qui ne fait que m’enfoncer davantage dans le gouffre de mon esseulement, en me faisant réaliser que finalement, je ne dépends que de moi.

Et moi qui suis-je donc ? Je n’arrive même plus à me retrouver. Nul appui ni à côté, ni derrière, ni en face, ni dessus, ni dessous. Mes frères sans doute cherchent à m’aider mais chacun m’appelle sur un chemin différent ; mais tous leurs chemins semblent pour moi tourner en rond dans ce cercle étroit où se réduit le monde, et justement c’est d’une voie sûre pour sortir de ce cercle dont j’ai besoin, ou bien c’est de retrouver ce cercle depuis l’au-delà de ce cercle où cette expérience de l’Absolu m’a fixé. L’angoisse, elle, est de ce monde qui passe et qui se dit commensuré à l’éternité.

L’angoisse c’est que chacun me crie que je dois à tout prix retrouver pied sous peine de me perdre, alors que pour moi nul désir réel n’en est plus.
L’Eglise est dite divine et menée par l’Esprit : cependant quelle kénose terrible de l’Esprit dans l’Eglise !
Aux yeux de l’histoire et du point de vue phénoménologique tout ne s’explique-t-il pas très simplement dans son développement, par des lois sociologiques ? Alors où aller ? Et à mesure que devient plus pressant l’appel de l’Absolu, plus grave et plus angoissé encore me revient l’avertissement de cette Eglise.
Et plus l’Eglise crie de s’accrocher à elle, seul rempart de vie éternelle, plus fortement aussi, du profond de mon expérience de l’Être, il m’est crié : quoi donc d’impermanent, quoi donc de ce qui passe serait-il capable d’atteindre le permanent, de parvenir à ce qui ne passe pas ?
Nul n’atteindrait à l’Être si déjà il n’était l’Être ; nul ne passerait à l’éternité si déjà sa demeure, son origine, son lieu de jaillissement n’était l’éternité. Simplement Réalise ô, homme ce que tu es !. « je regardai : il n’y avait point d’aide » (Isaïe 63.5).

Le mystère intérieur appelle d’une force déchirante, et nul être au-dehors ne peut m’aider à y pénétrer et à découvrir pour moi le secret de mon origine et de ma destinée.
C’est à moi de découvrir ce secret, de Réaliser mon « salut ».
Et si la voie du concept se dérobe, quelle autre voie me demeure pour découvrir le secret de ce Soi par qui la pensée est pensée et qui ne se ramène pas à la pensée, le secret de cette conscience profonde et absolue, immanente à toute pensée, à tout état dit de conscience, sans jamais cependant s’identifier à quelque point que ce soit de ce flux conscient, à ce JE que je suis et que par nul acte de moi, ni au-dedans, ni au-dehors, je ne saurai atteindre ?

Et si j’accepte de plonger, de jouer le tout pour le tout, comme l’officier qui referme le capot de son sous-marin et se laisse aller aux grands fonds ?
Mais n’est-il pas de dangers aussi sur cette voie de la solitude et de l’Absolu ? Le risque toujours de prendre des ersatz d’expérience pour l’Expérience ?
La voie est terrible dans sa nudité et l’esprit consentira mal à cet absolu dépassement de soi. Il cherchera par tous les moyens à se retrouver le long du chemin, à s’arrêter, à se retourner, à découvrir quelque nourriture intellectuelle, espérant toujours qu’il arrivera à échapper à la marche à l’abîme.

(NDLR : ce passage si fort m’évoque de suite un point extrêmement important sur lequel insiste énormément Bernard ces derniers temps et qui n’est guère évoqué par les spirituels de la non-dualité, voire même est plutôt évoqué par son contraire : c’est que pour Bernard :
LA RÉALISATION N’EST ABSOLUMENT PAS QUELQUE CHOSE DE NATUREL !

Comment l’esprit pourrait-il se saborder lui-même, il va tout faire comme le dit si bien le Père Le Saux pour perdurer quel que soit le prix à payer.
C’est un point à ne pas négliger pour avoir la force de dépasser nos inerties et les chausse-trapes de la voie.)

Le risque essentiel est de prendre pour l’Absolu, l’idée de l’Absolu, de renoncer à ses synthèses rationnelles d’antan pour des synthèses d’un autre genre mais à nouveau d’ordre de l’en-deçà, et finalement de se retrouver simplement sous d’autres cieux, sans avoir franchi la voûte. L’éternelle aventure d’Icare. »

Extraits du livre du Père Henri Le Saux :
Intériorité et révélation : Essais théologiques, paru aux éditions Présence.